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La crise du progrès
<B>Par Nazim ESOOF</B>
Il ne fait pas de doute que le port mauricien a connu un développement majeur durant la dernière décennie. L’État s’est plus ou moins donné les moyens d’investir et de le moderniser. Mais l’État est aussi prisonnier de certains réflexes. Il y a la peur de tous ceux qui résistent au changement. La peur de bouleverser des habitudes. La peur d’avancer à un rythme que les partenaires ne peuvent suivre. Et l’État fait aussi peur. Rarement dans la réalisation d’un dossier, n’a-t-on été confronté à tant d’angoisses, à un tel mur de silence, à un tel cassement de tête des opérateurs et à tant de propos à ne pas être attribués.
Les opérateurs ne veulent pas s’aliéner le pouvoir. Donc ils se cachent derrière la parole anonyme. Ou alors ils font dans la langue de bois. Pour ceux qui osent parler, c’est presque un pari. Il ne faut pas froisser les mastodontes politiques. Certes, tout n’est ni ceci, ni cela exclusivement. Il y a du ceci et du cela à la fois. En transcendant ce manichéisme, on réalise bien que les choses n’évoluent pas au rythme que le souhaitent les compagnies maritimes et les responsables portuaires. Quelque part automatiquement, dans de telles circonstances, la langue de bois s’installe sur fond de guerre des nerfs. Et si la parole se libérait…
Mais en fin de compte, ce ne serait pas un euphémisme que de dire que le port souffre d’une crise du progrès. D’un côté, il y a une satisfaction légitime de constater que le port mauricien s’est métamorphosé comme un port moderne. Or, dans ce monde qui est le nôtre, la course est infernale. Et au sein de tous les gouvernements, il y a ceux qui préfèrent le statu quo et ceux qui animent le parti du mouvement.
Dans la gestion du dossier port, il semblerait que ce soit l’immobilisme qui est l’attitude adoptée. Car il y a des décisions à prendre. Des décisions qui ne vont pas plaire à certains partenaires du secteur. Des décisions qui menacent certains emplois. Des décisions qui pourraient causer une fissure dans le pouvoir des technocrates de l’État. Et des décisions qui font surgir le spectre des grandes grèves portuaires. Pourtant, il n’y a pas d’autre alternative. La vraie réforme s’impose. Une réforme qui donnera les moyens nécessaires au port mauricien de reléguer la concurrence à un second rôle. On n’entre plus aujourd’hui dans un secteur en petites culottes en se disant qu’on en sortira à soixante ans en complet costume.
Nous ne réaliserons cette ambition de conquérant qu’à certaines conditions. L’État ne peut plus s’enfermer dans un centralisme qui rend les opérateurs frileux. Il ne peut prétendre réunir seul toutes les expertises et ressources pour gérer et moderniser un secteur aussi complexe et fragile. Ce ne serait d’ailleurs pas ses prétentions mais aussi longtemps qu’il ne se décide à prendre l’initiative, ses fantasmes le décrédibiliseront.
Le pouvoir ne peut donc éternellement tergiverser sur certains choix à faire sous prétexte qu’il ne parvient pas à obtenir un consensus. Dans certains cas, certaines décisions doivent bien être imposées. À trop rechercher l’approbation générale, on finit par basculer dans l’immobilisme. Il ne peut non plus suspendre son action par la seule crainte de se livrer à des lobbies trop puissants.
Les enjeux sont majeurs. Les compétiteurs, qu’ils soient malgaches, réunionnais ou encore certains pays de l’Afrique de l’Est et l’Afrique du Sud, ont saisi l’importance de transformer leurs ports en plaque tournante du commerce mondial. À Maurice, on en est encore à se réjouir de ce qui a été accompli au point qu’on ne pense plus à tout ce qui reste à faire. Le satisfecit ne sied pas aux nations ambitieuses. Et il faut plus que de l’ambition pour répondre aux attentes et exigences d’un monde globalisé.
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