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39 ans de dépendance
Pour la 39e année consécutive, nos dirigeants politiques ressortiront de leurs tiroirs les mêmes discours ? avec les mêmes envolées patriotiques ? à l?occasion de la célébration de l?Indépendance du pays. Mais, à bien y regarder, nous ne sommes pas si indépendants que cela. L?esprit de la plupart des Mauriciens est, au contraire, dépendant, pour ne pas dire prisonnier. Car ils se complaisent à tolérer une classe politique aux m?urs particulières.
En effet, depuis 1969, le paysage politique du pays est dominé par les trois grands partis qui s?alternent au pouvoir : le MMM, le Parti travailliste, et le MSM, né en 1983 avec, quand même, beaucoup de sang mauve.
Ces possibilités réduites d?alternance n?ont strictement rien de choquant. Aux États-Unis, les démocrates succèdent régulièrement aux républi-cains. Tout comme un régime travailliste suit un régime conservateur en Grande-Bretagne.
Si ailleurs un parti, avec ses idées, remplace le pouvoir sortant, à Maurice, c?est l?importance démesurée qu?on a consenti à accorder aux hommes, plutôt qu?aux idées, qui finit par pervertir considérablement notre vie politique. Ce sont des lignées monarchiques de droit divin qui se sont installées. Nous avons créé des leaders tout puissants qui règnent sans partage et ne sont jamais contredits. Nous devons désormais en assumer les conséquences. Un Jugnauth doit remplacer un autre Jugnauth à la tête du gouvernement et du parti. Tout comme un Ramgoolam doit être le prétendant légitime aux fonctions de Premier ministre. Il paraît même que la lignée de Bérenger au MMM se dessine.
Il y a donc deux possibilités. Soit notre paysage politique est peut-être peuplé d?idiots, ce qui expliquerait pourquoi on ferait systématiquement appel et confiance, à une poignée de politiciens « éclairés ». À qui on confierait d?ailleurs, en même temps, pour mission de faire de leur progéniture? nos futurs dirigeants ! Soit on admet que le pouvoir politique a été capté par un cartel constitué de quelques familles. (Tiens, tiens, ça rappelle quelque chose !)
C?est la deuxième explication qui sonne juste. Les leaders sont confortablement installés. En chefs indiscutés, ils gouvernent leurs partis et s?entendent tacitement avec les autres seigneurs politiques pour qu?aucune nouvelle force ne puisse perturber le semblant d?équilibre des pouvoirs qu?ils ont instauré. Ils décident, en fonction du pedigree du prétendant ou de ses affiliations diverses, si celui-ci est digne d?accéder aux hautes sphères politiques.
Fonder un autre parti, s?attaquer à ceux déjà en place, contester leur positionnement et leur logique politiques ? Impossible ! Car comme tout cartel, l?oligarchie politique en exercice sait se défendre, et ce, de la manière la plus redoutable qui soit. Pour les partis qui ne sont pas au pouvoir, toute velléité de contester leur légitimité ou leur utilité se soldera par une campagne d?invectives et de dénigrement bien sentie. Accompagnée d?un argumentaire, prévisible et dénué de toute intelligence, consistant à dire que les nouveaux adversaires sont des bambins, galopins ou « gro fey » politiques qui ne comprennent rien aux affaires de la Cité.
Quand c?est la frange de l?oligarchie politique au pouvoir qu?on attaque, le retour de bâton peut être encore plus terrible. Être « black listé » par un régime en place, c?est s?exposer à ne plus bénéficier de promotions, à ne plus être sélectionné lors d?exercices d?appels d?offres, ou encore à se ren-dre compte que les entreprises dont on défendait les intérêts la veille ne veulent plus de vous le lendemain.
Aucune force politique alternative ne se crée à Maurice. Aucune contestation notable, au sein même des partis et visant leurs leaders, ne se fait entendre.
Fonctionnaires, entrepreneurs, et autres professionnels ont tous la frousse de s?engager ou de dire ce qu?ils pensent. Pourquoi défendre ses idées et s?exposer à être lynché quand on peut gagner sa vie tranquillement et se complaire dans sa petite vie bourgeoise ? À Maurice, la mentalité à laquelle nous sommes tous dépendants consiste à se résigner à dire : « We can?t beat them, let?s join them. »
Cet état de fait a des effets invraisemblables. Nous ne savons toujours pas, par exemple, s?il faut rire ou pleurer de ce médecin connu qui, à quelques mois des dernières élections générales, nous a demandé s?il devait plutôt être candidat sous la bannière MSM ou PTr ! Heureusement que tout le monde n?a pas, comme lui, l?éthique qui ne s?élève pas plus qu?au niveau des pâquerettes. Mais il n?en est pas moins vrai qu?aujourd?hui, s?engager en politique signifie rentrer au MMM, au MSM ou chez les travaillistes !
La rotation du personnel de nos grands partis politiques leur est tellement assurée, qu?ils ne se préoccupent plus vraiment de dire quelles idées ils défendent. Les leaders se complaisent dans leur bêtise. On hurle sur les toits qu?on a de nouvelles recrues de valeur, sans leur laisser le soin d?expliquer ce qu?elles apportent de neuf aux idées et au fonctionnement du parti. De temps en temps, le leader, cédant à la tentation de parler de l?homme sans les idées, présentera comme un tapis persan le même paillasson sur lequel il s?est généreusement essuyé les pieds il n?y a pas si longtemps. Avec ce genre de dirigeants politiques, c?est sûr, demain et pendant longtemps encore, on rasera gratis !
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