Publicité

Paroles de femmes

10 mars 2007, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

INDIRA THACOOR-SIDAYA, AMBASSADRICE A L?UNESCO

« Celles qui passent par l?école de la vie sont appelées à devenir puissantes »

Vous avez été nommée ambassadrice auprès de l?Unesco en mai 2006. Était-ce une façon polie de vous éloigner après vous avoir fait revenir ?

Je ne sais pas, mais je suis très contente d?être ici. Avant mon arrivée, l?ambassadeur de Maurice à Paris cumulait ce poste. Ceux que j?ai rencontrés m?ont avoué qu?avec l?importance grandissante de l?Unesco, il fallait absolument une personne pour s?occuper exclusivement de ce dossier comme de nombreux pays le font. C?est vrai que je n?ai pas eu la chance d?être candidate, car j?ai dû céder à la discipline du parti. Mais quand on a la passion de son travail, peu importe où l?on vous envoie.

À l?Unesco, j?évolue dans un contexte multilatéral, je me rends compte de tout ce qu?il y a à faire dans les domaines de la culture, de l?éducation, des sciences. Comme je suis présidente du groupe de l?Afrique de l?Est, nous avons beaucoup de réunions de travail pour nous concerter et adopter une position commune. C?est à la fois passionnant et très prenant.

Vous avez lancé le 8 mars à l?Unesco un groupe de femmes ambassadeurs dont vous êtes la présidente. Dans quel but ?

Il y a 45 femmes sur 195 délégués permanents. Il fallait les regrouper pour créer une synergie au sein de l?Unesco afin de faire avancer les projets concernant l?égalité des genres et l?autonomie des femmes. La parité doit être prise en compte dans tous les secteurs de l?organisation. Le groupe va également suivre le bon déroulement des programmes concernant les femmes. C?est aussi un message que nous envoyons à nos gouvernements : nous allons veiller à ce qu?ils respectent les conventions et les déclarations qu?ils ont signé comme les Objectifs du millénaire, la déclaration de Beijing, le CEDAW etc. Les femmes sont les premières victimes de la pauvreté, de la violence, de l?analphabétisme, il ne faut pas l?oublier. Il faut ?uvrer pour que cela cesse.

Vous vous posez en groupe de pression ?

Pas vraiment. Nous voulons travailler en collaboration avec l?Unesco pour permettre de concevoir des programmes mieux adaptés aux besoins de nos pays. Les femmes ambassadeurs n?avaient pas de plate-forme commune et manquaient d?occasions pour se concerter avant d?intervenir. La mise en commun de nos idées peut faciliter le travail. L?autre objectif, c?est de voir comment faire pour que les pays donnent l?opportunité aux femmes de participer au développement. À l?Unesco de savoir ensuite comment intégrer cette dimension dans les programmes.

Les déléguées de Madagascar et des Comores sont aussi des femmes. Avez-vous pensé à travailler ensemble pour promouvoir la cause des femmes dans la région ?

Pas encore. Dans un premier temps, j?ai essayé de regrouper les femmes. Mais ça viendra. On peut se subdiviser en petits groupes pour travailler sur des projets spécifiques. J?ai lancé, par exemple, un groupe de travail en collaboration avec l?ambassadeur des îles Saint-Kitts-et-Nevis sur les Small Island Development States pour faire le suivi des recommandations qui avaient été prises lors de la conférence de 2005 à Maurice.

Le 8 mars 2000, le directeur général de l?Unesco déclarait : « En cette première année du XXIe siècle, un défi s?impose à nous : faire de la période qui vient celle de la réalisation des droits des filles et des femmes à l?éducation et de la pleine participation des femmes aux mécanismes de direction et de prise de décisions. » Sept ans plus tard, avez-vous constaté une évolution de la situation des Mauriciennes ?

En ce qui concerne l?éducation, on a même été en avance. En ce qui concerne la deuxième partie de votre question, je dirais que ça bouge lentement mais sûrement. Mais aussi longtemps que la société phallocratique perdurera, on tardera à évoluer. Heureusement, j?ai pu promulguer la loi contre la violence domestique quand j?étais ministre. Nous avons été l?un des premiers pays à voter une telle loi.

En 1995 lorsque vous avez été élue, est-ce vous qui avez choisi le ministère de la Femme ou vous l?a-t-on imposé ?

C?est moi qui l?avais demandé. La cause des femmes m?a toujours interpellée. Depuis mon enfance, j?ai toujours admiré des femmes comme Simone de Beauvoir, Mère Teresa, Indira Gandhi ou Simone Weil que j?ai eu la chance de rencontrer récemment.

Quelle a été votre plus grande satisfaction en tant que ministre ?

C?est de voir que des femmes que l?on a aidées sont aujourd?hui épanouies. Vous savez, les femmes qui passent par l?école de la vie sont appelées à devenir puissantes. Quand j?étais ministre, j?ai donné l?occasion à des femmes en difficulté de développer leurs compétences. C?est pendant mon mandat qu?ont été mis en place le National Women Entrepreneur Council et les programmes de microcrédit. Et Dieu sait que j?ai eu du mal à faire passer cette idée de microcrédit. Aujourd?hui, avec l?attribution du prix Nobel de la paix au professeur Mohammad Yunus, le père de la Grameen Bank, l?histoire prouve que j?avais raison. Mon père me disait toujours : « Quand tu es convaincue d?avoir une bonne idée, n?ai peur de personne, ni même du roi. »

L?Unesco avait choisi de célébrer la Journée internationale sur le thème « Femmes initiatrices de paix ». À votre avis, que peuvent faire les femmes pour « initier la paix » ?

C?est un message que l?on envoie aux gouvernements. En s?organisant, les femmes peuvent faire la différence pour installer la paix. Plus de femmes dans les instances de décisions voudra dire moins de tentations d?exacerber les sentiments qui mènent à la guerre. Si on leur donne de l?espace pour agir, je suis convaincue qu?elles ont un rôle à jouer dans les processus de paix. Encore une fois, qui souffrent dans les situations de conflit et de post-conflit ? Qui sont violées ? Elles ont leur mot à dire à la table de négociations, si seulement on leur en donne l?occasion et les moyens. Pourquoi ne pas les envoyer comme médiatrices dans les zones de conflit ?

Pensez-vous que les femmes soient meilleures que les hommes ?

Dans des domaines comme la guerre, je n?hésite pas à dire un oui catégorique.

Ont-elles le monopole de la paix ?

Non, il ne faut pas pousser jusque-là. La paix, c?est l?affaire de chacun d?entre nous. Les hommes et les femmes doivent contribuer ensemble à instaurer la paix.

Maurice fait partie du comité du patrimoine depuis octobre 2005. Où en est le dossier du Morne ?

Il faut savoir que lorsqu?un dossier est déposé au comité, il a déjà fait l?objet d?une expertise par d?autres instances qui ont soumis leurs recommandations. Le jour de la présentation, le pays concerné n?a pas le droit d?intervenir pour le défendre. Ce sont les autres membres qui débattent de la question. C?est pourquoi il est important de faire son lobby bien avant. C?est ce que je fais pour le Morne. J?explique à mes collègues pourquoi il faut l?inscrire sur la liste du Patrimoine mondial. J?avais fait la même chose pour l?Aapravasi Ghat lorsque j?ai pris mes fonctions à l?Unesco.

Peut-on espérer qu?il soit inscrit sur la liste du Patrimoine mondial cette année ?

Non. Le dossier révisé a été déposé comme prévu début février 2007. Les procédures normales sont en cours et donc il sera à l?agenda du World Heritage Committee en 2008.

À la fin de votre mandat, dans trois ans, referez-vous de la politique ?

Je pense avoir la vocation de servir.

Si le leader de mon parti me le demande, je répondrai présent. Mais j?ai constaté que je peux aussi servir mon pays sur une plate-forme internationale. Et l?Unesco, c?est le monde à portée de la main.

YVETTE RABETAFIKA RANJEVA EST DÉLÉGUÉE PERMANENTE DE MADAGASCAR AUPRÈS DE L?UNESCO DEPUIS 2002

« Les femmes sont par essence créatrices de paix »

Quelle est la situation des femmes à Madagascar ?

Le statut de la femme malgache est meilleur que dans beaucoup de pays et cela depuis longtemps. Historique-ment, il y a eu des reines dans toutes les régions et le dernier souverain du pays était une femme. La population ne faisait pas de différence entre homme et femme, cela n?a jamais posé de problème au niveau politique et donc culturel. Dans la vie quotidienne, la mère joue un rôle important, elle est responsable de la famille et de la maison. Elle est la référence et le point d?ancrage.

De même, il n?y a pas de discrimination envers les filles pour l?accès à l?école. Sauf peut-être dans les familles très pauvres où l?on se dit que c?est plus rentable d?envoyer un garçon. Mais c?est rare. Ce qui fait que dans l?enseignement supérieur ou dans certaines professions, il y a autant de femmes que d?hommes. Dans le secteur public, elles sont majoritaires, surtout dans la magistrature.

Y compris au plus haut niveau de la hiérarchie ?

Non, plus on monte, moins elles sont nombreuses. Les hommes dominent toujours dans les hautes fonctions politiques, administratives ou diplomatiques. J?ai été la première femme ambassadrice, alors qu?il y a beaucoup de conseillères. Les maires femmes sont présentes et souvent plus consciencieuses que leurs homologues, mais il y a peu de parlementaires. Elles ne sont que trois au gouvernement ? une ministre et deux vice-ministres ?, cinq députées sur 160 au Parlement et 10 sénateurs sur 90. Il y a des directrices d?écoles et de collèges, des proviseurs et des rectrices, mais une seule présidente d?université.

Les petites besognes sont pour les femmes et les grandes choses pour les hommes. Là, j?ai tendance à être féministe ! C?est peut-être dû au paradoxe malgache ! Il n?y a pas de discrimination, mais une femme qui se met trop en avant, est comme « une poule qui chante », selon une expression, autrement dit, elle prend la place du coq. En fait, une femme peut réussir mais en restant discrète.

Mais les reines, elles, devaient bien se mettre en avant ?

Oui, elles pouvaient le faire parce que l?on considérait qu?elles étaient à la fois homme et femme.

Marc Ravalomanana, votre président de la République, est-il sensible à cette question de parité ?

Je pense qu?il l?est. Il a été le premier à nommer une femme comme ambassadrice. Même nos souveraines n?envoyaient que des hommes. Là où il est convaincu, c?est qu?il faut aider les femmes à maîtriser leur fécondité. Il est pour le planning familial. Je trouve qu?il faudrait plutôt mettre l?accent sur l?éducation et la planification familiale. Dans un discours, il a dit : « Faites des enfants, mais le nombre que vous pouvez élever et nourrir. » Je me suis dit qu?il y avait une évolution.

Vous étiez universitaire et lui homme d?affaires. A priori, rien ne vous destinait à vous rencontrer...

En effet, nous ne nous fréquentions pas. Mais en 2002, nous l?avons soutenu, mon mari et moi, parce que l?électorat semblait l?apprécier. Il avait l?air d?être l?homme de la situation.

Il est l?invité d?honneur du gouvernement mauricien pour le 12 mars. Entre Madagascar et Maurice, il y a toujours une pointe de rivalité, non ?

Le fait est que Maurice a atteint un niveau de développement enviable. Et si Maurice veut placer un représentant dans une organisation internationale, elle s?en donne les moyens et s?y prend à temps. Il faudrait que les Malgaches prennent mieux en charge leur développement.

L?Unesco avait choisi de célébrer la Journée internationale sur le thème « Femmes initiatrices de paix ». À votre avis, que peuvent faire les femmes pour « initier la paix » ?

Je suis profondément persuadée que les femmes sont par essence créatrices de paix. Elles peuvent être agressives dans certains domaines, mais elles ne se prononceront pas pour la guerre. Connaissez-vous des femmes qui prôneraient la guerre? mise à part Margaret Thatcher ?

Et Golda Meir. Ne sont-elles pas capables du pire comme les hommes ?

Oui, mais elles n?ont pas l?agressivité masculine, peut-être parce qu?elles donnent la vie. Je le répète, elles sont créatrices de paix. Pour être initiatrice, cela suppose d?avoir un pouvoir. Sur le plan mondial, elles ont besoin d?avoir un pouvoir de persuasion.

Pensez-vous qu?elles aient le monopole de la paix ?

Non ! J?espère qu?il y a aussi des hommes de paix ! Il y a eu Gandhi. L?humanité, ce sont des hommes et des femmes.

Publicité