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Élite ?

11 mars 2007, 00:00

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Il y a des mots, (c?est-à-dire des concepts) qui demandent à être redéfinis avant d?être remis en circulation. D?ailleurs, notre époque n?en finit pas, avec une insistance maniaque, de « revisiter » les vieilles pierres de nos anciens édifices, de nos conceptions « dépassées ». Alors, partons revisiter ce qu?on entend aujourd?hui par « élite ».

C?est, parmi d?autres, une notion qui a beaucoup souffert de la politisation du vocabulaire. La langue n?est pas neutre hélas, elle souffre des lubies et des préjugés de ses usagers. Rien d?étonnant donc que certains vocables changent de couleur selon les humeurs du temps. Ainsi des mots comme effort, mérite, devoirs, honneur?

Qu?est-ce que l?élite d?un peuple, d?une nation ?

Partons d?abord d?une distinction : l?élite ne coïncide pas forcément avec l?aristocratie, confusion fréquente due aux avatars historiques de ce dernier. Si l?aristocratie ? (du grec « aristos », le meilleur de tous) ? représente, en principe, la fine fleur d?un peuple, sans aucun rapport avec la richesse, mais uniquement par la qualité humaine de la personne, l?élite représente les éléments les plus compétents d?un secteur, à l?intérieur des activités d?une population. Ainsi parlera-t-on de l?élite du football (les joueurs les plus doués) ; de l?élite d?une armée, d?une industrie, des arts, etc. Mais cette qualification ne comporte aucune connotation éthique, morale, quant à la valeur intrinsèque des intéressés? Périodiquement, des comportements scandaleux entachent la réputation des élites du sport, des grands dirigeants, des artistes de renom?

En revanche, l?aristocrate se reconnaît, non pas forcément à son intelligence supérieure, mais bien plutôt à sa force de caractère, au respect de la parole donnée, à la noblesse et l?intégrité de son âme. Parlant de la noblesse, Friedrich Nietzsche écrivait déjà en 1885 : « L?esprit à lui seul n?anoblit pas. On a besoin de quelque chose qui anoblisse l?esprit. » Et : « L?âme noble a le respect de soi. » On a le souvenir d?escrocs de génie, mais qui n?étaient pas des âmes nobles.

L?ancienne chevalerie n?était pas, comme on le croit souvent, constituée de membres de la Noblesse, mais de tout guerrier qui avait donné des preuves de sa bravoure et de son honnêteté au combat, pour « le service de Dieu ». Convaincu de « félonie », il se voyait destitué de l?Ordre ? ordre aristocratique.

Par la suite, les doctrines révolutionnaires détournèrent, à leur profit, le sens profond de cette notion d?aristocratie. En 1792-93, en France, beaucoup d?aristocrates furent guillotinés sans aucun autre motif que d?appartenir à une classe sociale condamnée a priori. Exécutée par la classe bourgeoise.

De nos jours, l?idée d?élite mêle volontiers ces deux aspects. Nos sociétés matérialistes glorifient facilement la réussite sociale, mesurée à des « signes extérieurs de richesse », et qui n?ont rien à voir avec la qualité des personnes. Bien des fortunes sont des fortunes malhonnêtes ; le scrupule passant, aux yeux de ces gens-là, pour une forme de maladresse ou d?incompétence. Ce que l?on qualifie parfois de « ploutocratie », (du grec « ploutos », richesse) c?est la domination par l?argent.

On retrouve cette confusion de sens dans les adjectifs élitaire et élitiste. Désormais, le discours ambiant a éliminé élitaire pour lui préférer élitiste. C?est que ce dernier est péjoratif, alors que l?autre qualifie seulement ce qui appartient à l?élite. On dira que le choix de tel ou tel collège est élitiste, qu?il privilégie l?élite. La manipulation du langage amène toujours à « forcer » le sens d?un terme, pour en exclure un équivalent plus modéré?

Pour nous, il est évident que l?élite ? qui a décalqué imparfaitement le sens d?aristocratie ? est la mal-aimée d?une époque qui célèbre bruyamment la précarité, la déchéance, l?échec, les déviations variées, le tout opposé aux valeurs positives, sur lesquelles se construit une société, qui a aussi besoin de citoyens qui « réussissent »?

Évoquant ces problèmes, nous avons conscience de parler dans le désert d?un monde sans âme, obnubilé par l?ivresse technologique. Nous vivons une nouvelle barbarie du nivellement par le bas. Ce qui est prôné aujourd?hui : le laisser-aller, la hâte de jouir, le refus de toute contrainte, la grossièreté généralisée, l?idéal de la médiocrité et le mépris de toute morale de l?honneur, tout cela montre assez que le développement matériel s?accompagne d?un appauvrissement spirituel, abondamment illustré par les médias à succès. Le règne de la quantité tue celui de la qualité.

Une jolie formule de Louis Armand disait : « La culture, c?est l?actualisation de l?héritage. » Qu?avons-nous fait de nos héritages ?

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