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La contestation selon les étudiants
Mouvements syndicaux, partis politiques de l?opposition, pa-rents et élèves s?étaient donné rendez-vous pour manifester contre la suppression des subsides sur les frais d?examens du School Certificate (SC) et du Higher School Certificate (HSC). Ils s?attendaient à environ 2 000 personnes, mais c?est une foule de 5 000 manifestants qui s?est déversée dans les rues de la capitale, sous la supervision des policiers.
Malgré l?homogénéité de la foule, les banderoles des différentes entités dénonçaient la nature de chacun des slogans lancés, tantôt sociale, tantôt politique. Maisla dimension pacifique de la marche n?était pas comprise de tous, car des étudiants s?attendaient à une vraie forme de protestation, de contestation. À la fin de la marche au jardin de la Compagnie, la « fête » n?était pas finie pour eux.
« Ki sa mem tou ? » Ils étaient près de 200 devant le jardin de la Compagnie, à se demander si la manifestation était réellement terminée, après l?annonce de fin de Yahya Paraouty. Pendant que les parents, syndicalistes et membres des différents partis politiques présents se dispersent discrètement, ce groupe d?étudiants refuse de bouger et rythme ses slogans aux coups du mawfa. Pris par la frénésie de la situation et la montée d?adrénaline, ces jeunes manifestent alors ostensiblement leur agressivité.
Des policiers pris de court
Face à la tension ambiante, les policiers ceinturant la foule commencent à les repousser vers la rue Ferrière. Mais c?était mal comprendre ces jeunes. Car entre colère, déception, sensation de joie de se donner en spectacle et frénésie, les émotions se mélangent. C?est à ce moment que la foule force un barrage pour se déverser, en courant, sur la Place d?Armes, figeant le trafic routier.
Pris de court, les policiers n?ont d?autre réflexe que de continuer à encadrer la foule jusque devant le Parlement. Certains syndicalistes, toujours présents à ce moment, croient bon d?accompagner les étudiants, tout en essayant de les ramener à la raison? mais sans grand succès.
Les slogans hostiles, les gestes du doigt ostentatoires en direction du Parlement et des signes de défiance envers les policiers sur place attirent les badauds, rendant la foule encore plus conséquente. Pressés jusqu?à l?intersection de la route Royale et William Newton, les jeunes campent sur leurs positions, alors que, pendant ce temps, un important effectif de la SSU est sur le qui-vive dans le parking du Parlement. Une altercation entre un policier et un étudiant aurait pu vite dégénérer, mais l?intervention des syndicalistes et autres membres de la foule, calme la situation.
Mais alors que les policiers croient que les étudiants vont revenir vers le jardin de la Compagnie, le groupe, tel un corps homogène, bifurque tout à coup en direction du bâtiment du Trésor, se faufilant entre les deux files de voitures avant de s?immobiliser devant le bureau du Premier ministre. La situation manque alors de dégénérer. Après quelques prises de bec entre les étudiants eux-mêmes, c?est à grands renforts de jets de pierres et de bouteilles en plastiques en direction du bu-reau du Premier ministre que s?expriment ces jeunes.
La tension se lit alors sur les visages des policiers en faction devant la porte du Parlement d?un côté, et le bâtiment du Trésor de l?autre. « Fer ban la aler enn foi », lançait un officier posté de garde à un haut gradé dont l?équipe était chargée de surveiller la foule. Devant ces appels pressants, les policiers n?ont d?autre solution que d?orienter la foule vers la rue Pope-Hennessy, où les jeunes envahissent l?intersection devant le Théâtre de Port-Louis, bloquant la circulation. Des injures précédant les noms de Navin Ragoolam et de Dharam Gokhool sont proférées en direction du parking du Parlement.
Il tente d?intimider les jeunes
À court d?idées, deux officiers de police déclarent : « Kouma pou fer zot ale ? Zot pou bizin fatige. Kan zot fatige zot mem pou al lakaz. » La sérénité des forces de l?ordre prend pourtant un sacré coup.
À un moment, le propriétaire d?un cabriolet BMW qui passe par là réprimande quelques jeunes dans la rue. Déjà emballés dans leur mouvement de foule, certains brisent l?antenne arrière de la voiture. Inconscient de la situation, le propriétaire pense bien faire en empruntant un sens interdit pour se garer. Il descend alors de son véhicule et tente d?intimider les jeunes. Cela, loin du regard des policiers, déjà occupés à contenir cette foule.
Devant une telle provocation, une cinquantaine d?excités se rue alors sur le véhicule, endommageant le pare-brise, la capote et les rétroviseurs latéraux de la BMW. Profitant de la situation, certains « confisquent » même les clés de la voiture et le portable du propriétaire.
Il faudra l?intervention des syndicalistes sur place pour les ramener à la raison. C?est à ce moment que certains des jeunes présents comprennent la gravité de leur geste et deviennent sensibles aux appels des policiers et des syndicalistes présents.
Tel un corps qui s?endort, la masse d?étudiants perd de sa tension tout à coup, et se dissout graduellement. Les policiers peuvent enfin respirer : ces jeunes ont finalement décidé de rentrer chez eux. Malgré ce que certains qualifient déjà de dérapage, les hauts gradés s?assurent que toutes les rues adjacentes étaient vraiment libres de tout groupe d?étudiants, avant de regagner les casernes Centrales, soulagés qu?aucune intervention musclée n?était nécessaire.
Amrish BUCKTOWARSING
Réactions
Yahya Paraouty, président de l?UPSEE :
« Nous sommes très satisfaits de la foule présente jeudi. Et ce, malgré la campagne d?intimidation et les menaces. Étant moi-même dans le métier, je suis au courant que, dans certains collèges d?État, les enseignants ont eu comme consigne de faire un contrôle ce jour-là. Dans d?autres écoles, les étudiants de Form VI étaient avisés qu?ils n?auraient pas le droit de prendre part aux examens s?ils participaient à la manifestation. Nous ne nous attendions pas à une foule pareille. C?est vrai qu?une fois au jardin de la Compagnie, les jeunes sont restés sur leur faim. Ils voulaient exprimer leur sentiment de dégoût et d?exaspération. Et le fait qu?ils aient ciblé des endroits symboliques, tels que l?entrée du Parlement et le Prime Minister?s Office, démontre leur compréhension de plein de choses. Mais la déclaration du ministre Gokhool, hier, ne contribue pas à apaiser la situation. S?il n?a pas compris le message d?une telle foule hier, il se peut qu?il le voie avant même notre prochaine marche du 12 mars. »
Eddy Sadien, travailleur social :
« Bien que je n?étais pas parmi les organisateurs, j?étais là en tant que travailleur social. Les dirigeants auraient dû rester jusqu?à la fin et s?assurer que les étudiants se dispersent. Je ne les critique pas, mais j?ai l?impression que les organisateurs ont sous-estimé leur capacité. Arrivés à la hauteur du jardin de la Compagnie, les gens ne se dispersaient pas, ils attendaient quelque chose de plus. Dans un moment où il y a un sentiment de révolte dans la population, il ne faut pas que l?objectif de la marche ne change à cause de mouvements pareils. Je tire aussi mon chapeau aux policiers, qui ont géré la situation.
Il y a toutefois eu un incident au cours duquel un policier a frappé un jeune.
Il faut éviter cela. Avec la frénésie qu?entraîne les mouvements de foules, cela aurait facilement pu dégénérer. L?objectif n?était pas de faire du vandalisme, mais de manifester notre mécontentement. Pour la prochaine marche, prévue le 12 mars, il faut que les organisateurs encadrent plus les jeunes. »
Steeve Obeegadoo, sec. général du MMM :
« En tant qu?animateur de la plateforme nationale, j?ai eu un sentiment de grande satisfaction. Contrairement à ce qu?avance le ministre Gokhool, 90 % des personnes composant la foule étaient des étudiants, des adolescents. Et parmi les 10 % restants, on a vu de nouveaux visages, et non ceux qui sont habitués aux manifestations politiques. Cela fait chaud au c?ur. J?ai toujours dit que si la jeunesse a soif d?idéal et ne s?érige pas en rempart face à l?injustice, c?est grave pour un pays. Même quand j?étais au gouvernement, je tenais un discours pareil. Malgré le sentiment que les jeunes à Maurice n?ont pas la culture de manifestation, ils étaient là et nombreux. J?étais aussi impressionné par les slogans scandés par les étudiants, et qui démontrent une compréhension de la situation. Mis à part cela, je ne cautionne pas les événements qui ont suivi la fin de la manifestation, mais je comprends la colère et la frustration de ces jeunes face au mutisme et à l?indifférence des autorités. »
Nando Bodha, leader de l?opposition :
« Je pense que c?est le plus grand rassemblement populaire depuis les élections, et qui ne s?inscrit pas dans les meetings politiques. J?estime que les gens sont conscients que les frais du SC sont plus que les Rs 8 000 avancées, de même que pour le HSC où les autorités parlent de Rs 10 000. L?union entre les élèves, parents, travailleurs, syndicats et partis politiques augure quelque chose de bien pour l?avenir. J?espère qu?avec le succès de jeudi dernier, le mouvement gagnera un nouvel élan. Sinon, c?est malheureux qu?il y ait eu des dérapages. On est dans une démocratie et tout doit se faire dans les règles et avec responsabilité. C?est regrettable que quelques inci-dents malheureux aient pu nuire au courant de sympathie et de prise de conscience démontré par cette masse de gens jeudi dans les rues de Port-Louis. »
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