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«On a toujours négligé la médecine traditionnelle»
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«On a toujours négligé la médecine traditionnelle»
● <B>Quel sentiment vous inspire le prix L?Oréal-Unesco que vous venez de recevoir ? </B>
Un sentiment de reconnaissance pour les efforts et les travaux que je mène depuis longtemps. Et puis aussi unsentiment de fierté. Comme vous le savez, nul n?est prophète en son pays?
● <B>Comment cette reconnaissance va-t-elle être vécue par vos homologues mauriciens, d?autant plus que ce prix est attribué par un jury présidé par Pierre-Gilles de Gennes, prix Nobel de physique, en présence de Christian de Duve, prix Nobel de médecine ? </B>
Je ne sais pas quelle sera leur réaction, mais peut-être que ce prix suscitera un peu de respect. Cela n?a pas été facile de le décrocher, ce sont le parcours et le CV qui priment.
● <B> Les femmes représentent 15 % des scientifiques en Afrique. Quelle est la situation à Maurice ? </B>
Le pourcentage s?aligne sur celui de l?Afrique. Il est relativement faible, même si on note une croissance du nombre des filles ? entre 40 et 50 % ? qui s?inscrivent chaque année dans les matières scientifiques au niveau supérieur. Elles réussissent, mais cinq à dix ans après, on ne les retrouve plus dans le circuit.
● <B>Pourquoi ? </B>
À cause d?abord de la pression familiale. Les parents veulent qu?elles se marient et qu?elles aient des enfants. Ensuite, si elles n?ont pas le soutien de leur conjoint, elles finissent par abandonner. Il y a aussi la pression professionnelle qui fait qu?elles restent à un niveau inférieur. Et puis, il y a beaucoup de préjugés contre les femmes. Il faut qu?elles produisent quatre à cinq fois plus que les hommes pour être acceptées. Au départ, c?est donc très difficile. Si elles n?ont pas de résultats, on ne les prend pas au sérieux.
À Maurice, on vous met dans des compartiments, alors qu?à l?étranger, on vous voit avant tout comme une scientifique et non comme une femme.
● <B>Avez-vous rencontré une certaine méfiance à votre égard au début de votre carrière? </B>
Comme j?ai choisi une thématique peu crédible, j?ai été la risée de tout le monde. J?avais été sollicitée pour participer à un projet de la Commission de l?océan Indien, intitulé «Inventaire et études des plantes aromatiques et médicinales des états de l?océan Indien», pour lequel l?Union européenne avait alloué des crédits. Mais travailler sur les mauvaises herbes et prétendre avoir des résultats, ça ne faisait pas sérieux ! En plus, je n?avais pas de laboratoire pour commencer mes recherches. J?ai dû tout faire en partant de zéro. Et à l?époque, en 1987-89, les communications avec l?étranger étaient difficiles ? il n?y avait pas encore Internet, le fax marchait à peine. Dans ces conditions, il était difficile de trouver des collaborateurs dans la région, d?autant plus qu?on n?était pas connu. Bref, j?ai fait l?inventaire et en 1994, j?ai sorti le premier livre «Plantes médicinales de l?île Rodrigues». Entre 1994 et 1996, j?ai galéré parce que mon laboratoire avait brûlé. Heureusement, les données étaient là et j?ai pu publier les trois tomes des plantes médicinales de Maurice.
● <B> Plus on monte dans la hiérarchie scientifique, moins on trouve de femmes. Vous êtes l?exception qui confirme la règle puisque vous êtes la seule femme professeur, titulaire d?une chaire, et depuis juillet 2006, pro-vice chancelière de l?université. Avez-vous bénéficié d?un soutien exceptionnel ? </B>
Non, on ne vous fait pas de cadeau. D?ailleurs, je n?aurais pas voulu qu?on m?en fasse. L?obtention d?une chaire à l?université de Maurice se fait sur examen du dossier du candidat par des scientifiques étrangers de même spécialité. C?est à partir de leurs rapports, que j?ai eu la chaire de professeur. Pour le poste de provice chancelier, j?ai posé ma candidature. Il y avait 33 candidats pour deux postes.
● <B>Constatez-vous une désaffection des jeunes pour les sciences ? </B>
On constate une désaffection pour les sciences pas seulement à Maurice, mais à l?échelle mondiale. Il y a toute une éducation à faire pour encourager les filles à choisir cette voie. En chimie, j?ai presque 50 % de filles. Beaucoup sont thésardes. Elles sont bosseuses, mais il leur faut après de la détermination pour continuer et se battre.
● <B> La recherche à Maurice est-elle assez soutenue par les pouvoirs publics et le secteur privé ? Que faudrait-il faire pour que la situation s?améliore ? </B>
Dans le secteur public, la recherche s?est concentrée sur la canne. Nous sommes devenus une référence en la matière, mais maintenant, il faudrait prendre cette somme de connaissances et la diversifier. Le moteur de la croissance, c?est le développement de la science et des technologies.
Le secteur privé devrait s?impliquer davantage, par exemple au niveau de l?université par un meilleur investissement. De même, il y a peu de départements de recherche et développement dans les entreprises. Elles se contentent d?importer des technologies et de les adapter.
● <B>Le problème n?est-il pas l?absence de chercheurs ? </B>
On produit assez de chercheurs, mais ils font de l?enseignement ou ils partent à l?étranger, parce qu?ils ne trouvent pas du travail dans le secteur privé. Les ressources humaines, on les a, il faut savoir les utiliser à bon escient. On parle beaucoup des ressources marines à développer par exemple. L?université peut former des chercheurs, mais il faut pouvoir ensuite les canaliser vers des priorités et des créneaux porteurs. C?est là où le secteur privé peut jouer un rôle. Il doit prendre conscience de l?importance de la recherche et accepter de prendre des risques. C?est un cercle vicieux qu?il faut briser, sinon on ne s?en sortira pas et l?on continuera à assister à la fuite des cerveaux.
● <B>Vous collaborez avec l?usine de thé de Bois-Chéri. Sur quel type de projet ? </B>
Je travaille sur des tisanes faites à partir de plantes médicinales, dont certaines sont déjà en vente. Et puis, j?interviens également dans un projet de culture d?Aloe Vera avec Mon Désert-Mon Trésor. Mon rôle consiste à établir les normes scientifiques à respecter, à faire des analyses des principes actifs pour aider à la mise en place de la plantation et de la production. Le secteur privé doit être un moteur pour développer et aller plus loin.
● <B>Où en êtes-vous dans vos recherches sur le traitement contre le diabète à base de melon amer (margoze) ? Est-ce que cela débouchera sur un médicament ? </B>
C?est presque pour demain. On en est au stade des dosages. On a les résultats au niveau des tests biochimiques. Et comme c?est une plante alimentaire que les gens utilisent déjà, on n?est pas obligé de passer par les tests humains. Il faut l?encadrement d?un secteur quelconque pour envisager une production sous forme médicamenteuse.
● <B>Vous militez pour le développement de l?industrie des plantes médicinales pour soigner à moindre coût les populations pauvres. N?est-ce pas se mettre à dos les intérêts des grands groupes pharmaceutiques ? </B>
C?est déjà fait ! On a toujours négligé la médecine traditionnelle. Or, il faut donner aux gens ce qu?ils veulent. Les plantes et les recettes, on les a. Il suffit de les mettre dans un cadre scientifique. C?est un secteur très porteur.
● <B>Quelle est la prochaine étape de vos recherches ? </B>
La validation des recettes de grand-mère pour pouvoir développer des phyto-médicaments.
<B>Comment allez-vous utiliser les 100 000 dollars reçus à l?occasion de ce prix ? </B>
Je n?y ai pas encore pensé.
<B>Par Isabelle MOTCHANE-BRUN</B>
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