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Permis de suer
Elle a planté des ?piments curry?. Pour donner du piquant à la vie. Pas juste pour faire joli, dans cette petite cour devant la maison où logent une trentaine de travailleuses sri lankaises. Vinodani a aussi son bébé : un gros matou tigré et ses enfants : trois chiens.
Depuis sept ans et demi qu?elle est Welfare Officer chez Star Knitwear à Rivière du Rempart, Vinodani a reconstitué son petit monde. Première chose : manger comme à la maison. Pour cela, l?usine a embauché Mangalika, une cuisinière sri lankaise, elle aussi. Qui se fait aider par des employées de maisons locales.
Mangalika nous suit pendant la visite des dortoirs. Quatre à six lits par chambre, deux ventilateurs au plafond, des vêtements sur des cintres. Des miroirs à main. Une terrasse avec deux bancs, qui s?ouvre sur des champs de canne. On ne voit pas les voisins. Un calme que nous envions. Les toilettes à l?extérieur de la maison, derrière deux portes bleues. Un lavoir en plein air occupant trois côtés d?un mur.
Cela, c?est pendant que les travailleuses sont à l?usine. À cinq minutes en voiture de leur logement. Plus qu?un dortoir, les lieux que nous font visiter la Welfare Officer et le responsable des ressources humaines de Star Knitwear ont des airs de bungalow.
Il est pratiquement midi. Le ménage est fait. Les marches sont encore humides après le coup de serpillière. Tout est rangé, nickel. Qu?est-ce qu?il y aura pour le dîner ?
Vinodani et Mangalika nous invitent à la cuisine. Cette dernière ouvre d?abord un ?tupperware? pour nous montrer ce qu?il y a pour le déjeuner. Brèdes à l?étouffée, du ?dhal? et un oeuf bouilli et assaisonné à la sri lankaise. Pour le repas du soir, Mangalika dit : ?dholl and dried fish?. Nous comprenons poisson salé. Mais c?est une poignée de petits poissons entiers, pas plus long que l?index que Mangalika nous montre.
Elles insistent visiblement sur ce qu?elles mangent. Important ? avec l?accord de la direction ? certains ingrédients spécifiques. ?Zot manz bokou verdir, bann lerb ki nou nou pa manze?, explique l?une des employées de maison mauricienne. ?Ou konn lerb boilo, lontan ti netoy sink sou ar sa. Zot fer salad ar sa. Zot kontan boukou pima avek koko.? Vinodani pointe du doigt en direction de l?une des servantes et dit : ?Les vieilles personnes d?ici savent. Tu m?as déjà dit que ta grand-mère savait préparer ces herbes-là.?
?Toujours des poches, encore des poches. Des ballots de poches à coudre. Fournir son quota. Passer la majeure partie de son temps penchée sur une machine à coudre.?
Manger pour vivre. Manger pour travailler. Avant de nous rendre à l?usine, Vinodani ne manquera pas de nous montrer les brèdes mouroum qu?elle a plantées. Un cousin de la variété locale, devenu, avec le temps, un bel arbuste.
?J?aime ce que je fais, mais parfois aussi c?est difficile.? Vinodani ne perd toutefois pas le sourire. Sept ans et demi qu?elle a quitté une vie en pointillé au Sri Lanka, pour être un peu maman, un peu confidente, un peu surveillante à Maurice. ?Pour éviter les problèmes, il faut communiquer. Il faut que les filles puissent aller jusqu?au patron si quelque chose ne va pas.?
Pour le compte d?une direction pour laquelle elle n?a que des commentaires positifs, Vinodani gère le quotidien de 96 de ses compatriotes. Veille à la bonne marche de toutes ces paires de bras.
?We are happy here?
Elle sait que Chandi et Indrani ont pratiquement terminé leur contrat de quatre ans. Que Damika n?est là que depuis un an. Vinodani sait qui est célibataire et qui ne l?est pas.
Elle sait que Samathi a laissé derrière elle une fille de dix ans. Le contrat chez Star Knitwear est de quatre ans. Avec pour seuls contacts avec la famille les coups de téléphone, les lettres, les photos. Et bien sûr l?argent qu?elles envoient à chaque fin de mois.
Vinodani sait aussi que, quand Nirosha est partie, son fils n?avait que quatre ans, qu?il ne comprenait pas encore pourquoi sa maman le laissait sous la garde de sa grand-mère. Et que maintenant que ce petit bonhomme a huit ans, il saisit un peu mieux le besoin de travailler.
Qu?elles aient 20 ans (l?âge minimal légal du contrat d?embauche) ou 40 ans, la nécessité est la même pour ces Sri lankaises. Elle se voit dans les yeux écarquillés de Chandi. Elle se lit dans l?espèce de frayeur qui voile son visage et crispe ses gestes, quand Vinodani lui fait signe de quitter sa place derrière l?une des machines à coudre.
Interrompant les gestes mécaniques pour ourler les poches de ce qui sera un pull orange pour enfant. Et même si Chandi ne parle pas anglais, qu?elle comprend ?tigit tigit? des bribes de créole, on l?entend presque se demander : ?Mince, qu?est-ce que j?ai encore fait ??
Après plusieurs sourires intimidés, elle finira par nous dire qu?elle vient de Panadura, près de la capitale Colombo. Que là-bas aussi, elle travaillait dans une usine de textile mais que c?était moins bien payé qu?ici. Qu?elle a entendu parler de Maurice par des agents recruteurs.
?Est-ce que le travail est dur ?? Vinodani traduit. Chandi et ses collègues réfléchissent. Nous regardent dans le blanc des yeux, avant de répondre. La traduction sera : ?Normal work.?
La norme : faire courir l?aiguille de la machine à coudre de 7 heures à 16 heures. Avec une pause de 15 minutes à 9 heures. Une autre d?une demi-heure à 11 h 15. Avant la pause d?un quart d?heure à 14 heures. Une vie réglée sur la cadence des machines. 45 heures par semaine. Avec les heures supplémentaires jusqu?à 20 h 30.
Toujours des poches, encore des poches. Des ballots de poches à coudre. Fournir son quota. Passer la majeure partie de son temps penchée sur une machine à coudre. Et quand même dire : ?We are happy here.?
Vinodani raconte : ?Il n?y a pas beaucoup de différence entre Maurice et le Sri Lanka. Les gens sont pareils. Cela se passe bien avec nos collègues mauriciens. Ils nous invitent aux mariages, aux prières chez eux. On y va. Nous n?avons pas trop le mal du pays.?
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