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?J?ai peur que le Rodriguais perde sa terre comme le Chagossien ?
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?J?ai peur que le Rodriguais perde sa terre comme le Chagossien ?
● Faut-il privatiser les terres à Rodrigues ?
Je crois que cela n?est pas nécessaire. Cette démarche ne répond à aucune nécessité, que ce soit en termes de gestion de l?espace (urbanisme ou aménagement du territoire) de protection de l?environnement, de promotion du développement économique ou de justice sociale.
Il est important de souligner qu?il n?y a pas véritablement de problème d?accès à la terre à Rodrigues. La propriété privée représente seulement 10% des terres. Les 90% des terres restants sont détenus par l?Etat. qui loue ses terres à des familles et des acteurs privés sous la forme de baux à durée variable en fonction notamment de la nature des besoins : résidentiels, agricoles, industriels. L?occupation libre des terres de l?Etat est une pratique ancienne, puisque, contrairement à Maurice ou quasiment toutes les terres étaient concédées vers le milieu du XIXe siècle, à Rodrigues au même moment les anciens esclaves se sont installés sur les terres abandonnées par des anciens maîtres qui avaient regagné La Réunion. Cette forme d?occupation des terres a donné lieu à des modes de vie paysans contrairement à Maurice où prévalait un capitalisme sucrier.
● Pouvez-vous préciser ?
Il n?y a effectivement pas eu d?exclusion d?une partie de la population rodriguaise à l?accès à la terre. Ceux qui sont propriétaires ont pu utiliser des terres en toute quiétude. Il faut souligner que le droit de bail confère aux locataires des terres de l?Etat de véritables droits réels et personnels. Ils peuvent utiliser les terres louées avec des marges de liberté autorisée par le contrat de bail. Le fait contraignant dans le système est que la durée des baux est relativement courte : 5 à 10 ans pour les baux agricoles, 10 ans pour les baux résidentiels et de 10 à 20 ans pour les baux commerciaux et industriels.
A mon avis, même si ces baux peuvent être reconduits, ces durées sont faibles. Ces baux ne facilitent pas l?investissement.
● Que préconisez-vous ?
Il est souhaitable que la durée des baux soit allongée car la forte propriété publique a été historiquement garante de l?accès de la population à la terre légalement ou illégalement.
● Comment comme cela se passe dans les pays où prédomine la propriété privée ?
Généralement, l?accès à la terre par les marchés fonciers constitue une source d?exclusion pour ceux qui n?ont pas les moyens d?y accéder. La hausse des prix immobiliers dans de nombreuses métropoles mondiales constitue une puissante mécanique d?inégalité et d?exclusion. C?est une contre-vérité de penser que la propriété publique des sols constitue un blocage au développement économique. Au contraire la quasi-totalité des fondateurs de la science économique, y compris les plus libéraux, considèrent et démontrent que la rémunération du facteur terre constitue une ponction indue sur l?activité productive et un frein à l?accroissement de richesse. Il importe de noter qu?il existe des villes extrêmement modernes telles Amsterdam et Stockholm qui fonctionnent sur le mode de la propriété publique des sols.
● Quel est le type de gestion de terres que vous jugez le plus approprié ?
J?insiste là-dessus. A Rodrigues, ce n?est pas la propriété publique des sols qui constitue un problème mais c?est le manque de gestion appropriée des terres. C?est la faible présence de l?Etat à Rodrigues qui a favorisé les occupations illégales des sols. Il faut reconnaître à Serge Clair, l?ancien Chef commissaire d?avoir été le premier à instituer un système de gestion des baux à Rodrigues. Mais il n?existe malheureusement pas encore de véritables système d?aménagement avec des plans d?urbanisme permettant de régulariser l?utilisation des sols.
● Comment cela se passe pour la vente des terres ?
Il importe de souligner qu?en vertu des sections 3,5,7 et 10 de la State Land Act, de 1874, l?Etat est en mesure de vendre ses terres mais cette vente doit se faire par la vente aux enchères au plus offrant ou sinon en fonction de la valeur du marché. Dans ces cas de figure, on peut se demander qui sont ceux qui seront mieux placés à acheter les terres. D?autre part il faut souligner l?augmentation de la vente des terres à Rodrigues à partir des années 80 qui a abouti à la dépossession des Rodriguais au profit des Mauriciens dans la plupart des cas. Beaucoup de Rodriguais ont vendu leur terre pour des sommes assez faibles un peu comme les Chagossiens l?ont fait à Maurice avec les lots de terre qu?ils avaient reçus en compensation. D?où ma crainte avec la privatisation des terres à Rodrigues que les Rodriguais perdent collectivement la propriété de leurs terres, alors que la propriété publique garantit à chacun l?accès à la terre.
● L?île met beaucoup d?accent sur le développement touristique ? Quel est le type de développement qui correspond le mieux à Rodrigues ?
Le développement touristique doit se faire de manière harmonieuse pour qu?il garde tout son attrait. Il ne faut pas se laisser emballer. Il faut faire de sorte que nous maintenions tous les avantages comparatifs pour garder une unicité sur le marché touristique.
● Vous avez passé beaucoup d?années à étudier, loin de l?île. Si on vous demande de parler des trois d?années d?autonomie, quelle est votre analyse.
L?autonomie est une bonne chose pour Rodrigues. C?est un processus qui n?est pas terminé. Pour le traduire dans les faits, il faut une réforme totale de l?appareil administratif à Rodrigues à travers de nouvelles lois. Cela afin d?apporter les réponses adéquates aux besoins de l?île.
● Que pensez-vous de l?enseignement ?
Il faut faire une plus grande place pour que le système de l?éducation à Rodrigues soit mieux cadré avec la réalité rodriguaise. Au lieu d?aller dans cette direction, il y avait cette grande tentation ces derniers temps de contrôler l?éducation par le truchement de la Rodrigues Education Development Company (REDCO) . Je ne vois pas pourquoi il fallait piloter de loin ces établissements scolaires.
A mon avis, il faut enseigner les enfants rodriguais à partir des éléments et faits qui existent déjà à Rodrigues. Je dirais que je suis même pour l?utilisation de la langue créole dans les établissements scolaires, pour une plus grande reconnaissance de cette langue.
● Vous voilà avec votre diplôme en poche. Etes-vous prêt à retourner dans l?île pour apporter votre contribution dans un domaine qui correspond à votre compétence ?
Rodrigues a certes besoin des compétences des fils du sol pour son développement. Je l?ai déjà fait dans le passé sur le plan social en tant que co-fondateur de l?Association CRAC Anti-Drogue lorsque j?avais assumé le poste de président de cette association de 1987 à 1993. Personnellement, j?encouragerai le retour des étudiants dans leur île natale dans la mesure où ils pourraient promouvoir et aider à créer de nouvelles perspectives d?emploi.
Propos recueillis par Jocelyn ROSE
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