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Pourquoi ça ne décolle pas
Objectif affiché : encourager la culture de l’entrepreneuriat. Pour y parvenir, le gouvernement dit déployer les grands moyens. Les éventuels entrepreneurs ne sont pas toujours satisfaits. Entre les chiffres optimistes des autorités gouvernementales et le scepticisme des nouveaux entrepreneurs, il y a un hiatus que les principaux protagonistes arrivent difficilement à expliquer. Pourtant, les choses devraient évoluer dans le bon sens tant, depuis plusieurs années déjà, on a fait de la création des petites et moyennes entreprises (PME) une priorité pour relancer la création d’emplois et inciter l’esprit d’initiative chez les Mauriciens.
Amédée Darga, président du conseil d’administration d’Enterprise Mauritius, se réjouit ainsi que “les nouvelles mesures prises, que ce soit au niveau de la fédération des procédures ou celui des modes de financement, ont permis une nette relance de l’intérêt pour la création d’entreprises”. “Il existe un nouveau dynamisme. C’est indéniable. La principale difficulté jusqu’ici a été l’accès aux finances à cause des garanties qu’on exigeait des entrepreneurs. Aujourd’hui, il existe plusieurs formules pour élargir les champs des possibles”, enchaîne Vijay Ramgoolam, directeur de la Small Enterprises and Handicraft Authority (Sehda).
Désormais, une personne désireuse de lancer une entreprise dont l’investissement initial ne dépasse pas Rs 50 000 n’a pas besoin de fournir des garanties. Pour les projets au-delà de Rs 50 000, l’initiateur doit être capable d’un investissement de 25 % du coût du projet mais il n’est pas tenu de soumettre des garanties.
<B>Sortir des clichés</B>
Malgré les chiffres et les mesures incitatives identifiées, des doutes subsistent. Des questions qui sont soulevées à plusieurs niveaux. Même s’il dit constater une volonté de certains nouveaux entrepreneurs de faire preuve d’un esprit d’innovation en s’engageant dans des créneaux d’affaires différents et porteurs, Amédée Darga ne peut s’empêcher de relever que “beaucoup ont une vision assez limitée qui se traduit par un désir de création d’entreprise qui s’arrête au lancement d’une cinq millième tabagie”.
De ce fait, poursuit notre interlocuteur, il y a une intensification de compétition au niveau de certains créneaux. “Quoi qu’il en soit, c’est connu à travers le monde que c’est dans les trois premières années que la distinction se fait entre les entreprises qui vont tenir la route et celles qui vont échouer”, précise Amédée Darga.
Abondant dans le même sens que le président du conseil d’administration d’Enterprise Mauritius, Mahmood Cheeroo, secrétaire général de la Mauritius Chamber of Commerce and Industry mais aussi président du conseil d’administration de l’Institut de la Francophonie pour l’entrepreneuriat, estime qu’il y a une grande volonté à lancer des entreprises mais peu d’innovation.
“On veut reprendre les mêmes recettes pour réussir mais le marché est restreint”, fait-il remarquer. Il invite, par conséquent, à une étude scientifique du marché. “Il nous faut une réflexion profonde pour identifier les secteurs porteurs”, assure-t-il.
Mahmood Cheeroo prévient également contre la tentation de copier des modèles de micro-crédit tels qu’ils sont pratiqués dans certains pays dont, entre autres, l’Inde. “Il existe dans ces pays des micro-sociétés qui permettent aux nouveaux entrepreneurs de s’installer. A Maurice, le champ est limité. Il s’agit de trouver de la valeur ajoutée à des produits et services qui correspondent aux normes internationales”, suggère-t-il.
Si les PME labourent principalement le champ traditionnel, le déficit de créativité n’est pas dû à leur seule incapacité d’identifier de nouveaux créneaux. C’est l’avis du président de la Small and Medium Enterprises Federation, Sanjiv Mulloo. “Il ne s’agit pas de blâmer le gouvernement ou la Sehda. Mais il est un fait que le traitement accordé à une PME laisse à désirer. Il est temps de former les personnels de la Banque de Développement, d’Enterprise Mauritius, de la SEHDA, entre autres, pour qu’ils développent une autre vision des PME car le sens du relationnel n’y est pas à ce stade”, affirme notre interlocuteur.
Sanjiv Mulloo refuse cependant de personnaliser le débat et encore moins d’entrer dans un jeu conflictuel. “La sensibilisation autour de l’importance et de la contribution des PME doit être globale et toucher tout le monde. Une petite PME peut potentiellement aspirer à devenir un acteur majeur de l’économie. Pour cela, il faut qu’un certain nombre de conditions soient réunies”, plaide-t-il. Dans le même souffle, il invite les autorités à revoir les critères d’identification d’une PME mauricienne. Actuellement, une PME est une entreprise qui n’emploie pas plus de 50 salariés avec un investissement et un chiffre d’affaires de moins de Rs 50 millions.
Sanjiv Mulloo ne manque pas non plus de souligner le fait que le dysfonctionnement est structurel. Il se demande si nos institutions, l’école nationale et les discours des autorités encouragent véritablement l’esprit de créativité. “Est-ce que notre école encourage la créativité ? Est-ce que nous avons une culture de l’entrepreneuriat dans le sens où elle encourage l’innovation ? À ces questions, je réponds qu’il faut investir à créer l’esprit de créativité. C’est une question philosophique et culturelle”, insiste Sanjiv Mulloo.
Abordant cette partie du dossier, Urmila Boolell, avocate et présidente de The Indus Entrepreneurs Global (voir hors-texte), confirme les carences du système éducatif et d’un certain mode de fonctionnement dans le monde des affaires. “Est-ce que l’éducation donne aux gens les moyens à se développer ou à se conformer ? Ou alors notre système éducatif ne consiste-t-il pas simplement à créer des génies de conformité ?”, s’interroge l’avocate. Elle récuse également cette définition de l’entrepreneuriat qui le réduit aux PME et occulte la contribution des professionnels à ce concept. “Il faut revenir au véritable sens du mot entreprendre”, martèle-t-elle.
Le mot de la fin revient à Amédée Darga qui, malgré les difficultés, est heureux de constater qu’il y a un nombre grandissant de Mauriciens qui veulent devenir leurs propres patrons.
<B>N. E.</B>
<B>La fonction publique s’active</B>
Le Fast Track Committee a siégé, hier, pour la première fois, à Port-Louis. Présidé par Rajesh Jeetah, ministre de l’Industrie, il regroupe des représentants des ministères de l’Industrie, de la Santé et de l’Environnement, de la Small Enterprises and Handicraft Authority, de la Development Bank of Mauritius, du Registrar of Companies and Businesses ainsi que le Trust Fund for Vulnerable Groups.Ce comité a été instauré afin de trouver les moyens d’accélérer le processus pour l’obtention de permis pour les petits entrepreneurs. Le “Business Facilitation Act”, en vigueur depuis le 1er octobre 2006, a initié plusieurs changements pour faciliter la tâche à ceux qui veulent se lancer dans une affaire.
Ce comité veut faciliter la communication entre les différentes institutions concernées. Rajesh Jeetah espère que ces institutions pourront partager les problèmes qu’ils rencontrent et qui les empêchent de donner un service de bonne qualité au public. “Nous allons jouer cartes sur table, s’il y a des problèmes faites-le nous savoir”, a-t-il demandé.
Rajesh Jeetah veut, de plus, récolter les doléances des fonctionnaires afin de trouver les moyens les plus efficaces d’aider le public.
Des réunions entre les différentes parties sont maintenant prévues pour les semaines à venir.
<B>En chiffres</B>
Avec quelque 12 000 entreprises employant autour de 130 000 personnes et contribuant à hauteur de 11 % du produit intérieur brut, le secteur des PME affiche des statistiques encourageantes. Vijay Ramgoolam prévoit même la création de quelque 1 000 nouvelles entreprises cette année. “De juillet 2005 à janvier 2007, nous avons délivré 4 605 certificats. De ce chiffre, 1 800 entreprises étaient déjà en opération et 2 805 certificats ont été octroyés pour la mise en place de nouvelles entreprises. À ce jour, quelque 800 personnes ont déjà lancé leur entreprise de ces 2 805 demandes”, fait ressortir le directeur de la Sehda. À la Banque de développement de Maurice (DBM), c’est Rs 252 millions qui ont été versées à 1 854 PME entre juillet 2005 à juin 2006. De juillet 2006 à janvier 2007, Rs 236 millions ont été dirigées vers 1 846 PME.
QUESTIONS À…
Urmila Boolell</B> <I>Présidente de The Indus Entrepreneurs Global (TIE)</I>
● <B>The Indus Entrepreneurs Global s’évertue à élargir la réflexion sur la notion de l’entrepreneuriat. Comment faites-vous ?</B>
Il faut revenir au véritable sens du terme entreprendre. L’entrepreneuriat n’équivaut pas uniquement à petites et moyennes entreprises. Que fait-on des jeunes professionnels qui arrivent sur le marché ? Est-ce qu’il y a des secteurs pour les accueillir ? Autant de questions auxquelles il faut apporter des réponses.
● <B> Quelles sont justement les réponses qu’apporte le TIE ?</B>
En début d’année, nous avons organisé un forum-débat pour identifier les avenues d’ouverture et les créneaux qui sont appelés à se développer. Il est évident que les secteurs d’avenir s’articulent autour des services.
● <B>Quelle définition donnez-vous au vocable entrepreneuriat ?</B>
Il s’agit essentiellement de débrouillardise. L’entrepreneuriat est un état d’esprit. Il est le propre de celui qui prend des risques pour faire aboutir une idée en faisant preuve d’un certain sens des affaires.
● <B>Qu’est-ce que TIE peut apporter de plus à cette réflexion et à cet objectif de l’entrepreneuriat ?</B>
Il faut encourager les gens à réfléchir et à se penser entrepreneurs. TIE est un organisme international créé par des personnes de souche indienne qui sont partis travailler à la Silicon Valley et qui se sont mises à leur propre compte. Aujourd’hui, ce sont des personnes qui se sont regroupées au sein de TIE et qui veulent partager leurs expériences avec des entrepreneurs à travers le monde. TIE Maurice est la dixième branche de ce regroupement de professionnels à travers le monde.
● <B>Comment s’organise TIE ?</B>
Le premier niveau se concentre sur le networking. La mise en place d’un réseau est fondamentale. Le deuxième s’articule autour du concept de mentoring où on a des mentors pour encadrer des jeunes professionnels et partager les recettes de leur réussite. Le troisième concerne l’éducation. Tout est une question d’information et de formation nécessaires à la réussite dans le monde professionnel. À la base, il faut avoir différentes catégories pour faire fonctionner le mécanisme global.
● <B>Comment fonctionnent ces différentes catégories ?</B>
Nous sommes une jeune organisation et nous nous appuyons sur une cinquantaine de membres. Mais il faut savoir que nous comptons autant de jeunes professionnels. C’est un très bon groupe qui témoigne d’une grande homogénéité avec des chartered members qui agissent comme mentors, des associate members que sont des jeunes professionnels et des corporate members qui représentent des groupes.
● <B>Quelles sont les activités que vous prévoyez à l’avenir ?</B>
Six personnes de TIE se rendront prochainement en Inde pour une tournée dans quatre villes. Nous expliquerons ce que c’est que Maurice et présenter les opportunités d’affaires qui existent. Nous nous adressons directement à des stakeholders d’une économie étrangère qui font partie du réseau TIE. À terme, TIE Maurice vise à provoquer un élan où les gens croient de plus en plus en eux-mêmes et prennent de nouvelles initiatives.
<I>Propos recueillis par </I> Nazim ESOOF</B>
TÉMOIGNAGE
<B>Rishwantee Gookool,19 ans, restauratrice</B>
C’est aujourd’hui qu’Ebony, le restaurant de Rishwantee Gookool ouvre ses portes au Manhattan à Curepipe. Mais avant ce grand jour, que de chemins parcourus et de portes frappées. La ténacité de celui qui veut réussir paye toujours. Certes, l’inauguration prévue en début décembre 2006 a été reportée. Trop de paperasses et d’attente et puis les fêtes de fin d’année ont joué en sa défaveur.
“C’est un projet qui a mûri depuis un certain temps déjà mais qui a pris forme au mois d’octobre 2006. Et ce n’est que cinq mois après qu’il se concrétise réellement. Heureusement que j’ai eu le soutien de ma famille et de mon fiancé Vicky pour relever ce défi.”
Au départ, on demande à la jeune femme de fournir en garantie un terrain pour qu’on lui débloque des fonds. Dans l’impossibilité de satisfaire cette demande, Rishwantee se tourne vers la Sehda qui propose son projet à la Development Bank of Mauritius (DBM). “Il a fallu présenter un plan détaillé du business. Puis un certificat pour démontrer sa viabilité. Je ne l’ai obtenu qu’au bout de trois semaines environ. Nous devons passer devant deux comités. Ensuite, j’ai été littéralement submergée de formalités et de procédures.” Entre autres, un permis octroyé par la municipalité, une carte d’enregistrement, un certificat des parts de la société.
Enfin quand elle reçoit l’aval de tout le monde, la DBM conserve le projet pour un certain temps avant de lui accorder un prêt. “Cela s’est fait en deux fois avec un laps de temps d’un mois. J’ai reçu un montant de Rs 104 000 et ensuite un prêt de Rs 296 000 qui équivaut au “quasi-equity loan”. J’ai dû vendre des actions de ma société à la DBM et j’ai cinq ans pour les racheter de cette banque. Globalement, j’ai trouvé les procédures beaucoup trop longues. Cela peut freiner beaucoup de Mauriciens dans leur désir d’entreprendre. Il faudrait trouver un système plus direct.”
Les fonds enfin obtenus en décembre pour l’aménagement d’Ebony, les travaux ne peuvent toujours pas débuter faute d’ouvriers qui ont commencé à faire la fête un peu trop tôt. Rishwantee concède qu’elle a quelques fois été à deux doigts de tout abandonner. Mais c’était sans compter l’appui de son fiancé, Vicky qui l’a accompagnée dans beaucoup de ses démarches. “Il faut être patient et avoir une réelle motivation pour aller jusqu’au bout de ses projets. Ne pas croire comme on laisse entendre qu’en trois jours, on pourra commencer un business.”
Aujourd’hui, la jeune femme est fière de pouvoir employer un serveur et trois cuisiniers pour les mets chinois, indiens et européens. Concept original, le restaurant de Rishwantee Gokhool offre dix cabines privées pour de délicieux tête-à-tête. Une ouverture bien à-propos en ce jour de la Saint-Valentin.
Premila DOSORUTH</B>
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