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Hughes Johnson : ?Il faut non seulement savoir lire les lignes, mais aussi ce qu?il y a entre les lignes?

12 février 2007, 00:00

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● L?Association mauricienne pour la lecture, (AML), que vous dirigez, organise une exposition de travaux d?enfants à partir d?aujourd?hui. Comment est-ce que l?apprentissage de la lecture a débouché sur le dessin ?

L?AML cible les enfants du primaire en difficulté de lecture, partout dans l?île. La prévention est, je pense, la meilleure arme qui existe. Dans d?autres pays, il y a des ?marmothèques? : des livres en tissus pour les tout-petits qui sont lavables et que l?on peut tordre dans tous les sens. Déjà, à ce très jeune âge, ces marmots apprennent à tourner les pages, à reconnaître la couverture. Des choses que l?on n?apprend pas formellement.

Attention, nous ne sommes pas une bibliothèque. Nous faisons des animations sans déranger les heures de classe. Cela se passe le samedi, une matinée que le volontaire sacrifie au profit des enfants.

● Vous êtes une continuation de l?école, une sorte de leçon particulière ?

Absolument pas. Nous ne procédons pas à partir de la reconstruction de syllabes. Nous ne voulons pas faire comme l?école, c?est-à-dire montrer la relation graphie ? son, B.A.-Ba. D?ailleurs, nous ne travaillons pas avec des manuels scolaires. A quoi est-ce que cela servirait ? Les enfants sont passés par-là et ils n?ont rien appris. Nous travaillons avec des malles de livres d?histoire, des affiches, des coupures de journaux. C?est pour apprendre les différents types de lecture. Quand l?animateur arrive, il propose tout cela aux enfants et c?est à eux de faire leur choix. On apprend aux enfants à respecter le choix de la majorité. Une fois que c?est fait, l?animateur raconte l?histoire et puis fait parler les enfants sur ce qu?ils ont entendu. En créole s?ils le veulent.

● Et cela marche ?

J?ai travaillé dans l?éducation pendant 33 ans. J?ai dirigé l?inspectorat du primaire et à ma connaissance, à chaque fois que l?enseignant bute sur un concept qu?il doit expliquer, il passe forcément au créole. Mais il ne faut pas que le support supplante la langue enseignée, sans quoi on retombe dans le dilemme d?enseigner l?inconnu par l?inconnu.

● Revenons à vos méthodes de travail. Vous privilégiez le visuel et l?oralité?

Une fois l?histoire racontée, on agrandit une page pour décortiquer le texte. Prenez la phrase ?Yacooba vit dans un village?. Je leur montre le mot ?village? en disant que cela veut dire ?Yacooba?. Ces enfants ne savent peut-être pas lire mais ils ne sont pas idiots. Ils ont compris que village est en dernier dans la séquence. Et ils me le disent. Après quelques temp, ils vont reconnaître les mots. Cela demande évidemment un plusieurs sessions.

● La peinture c?est l?étape finale ?

C?est le moment où on leur dit, ?Amusez-vous?. Nous leur fournissons peinture et papier. Il n?y a personne pour leur tenir la main. Ils peignent l?histoire comme ils l?ont ressentie.

● Est-ce que les enseignants collaborent avec vos animateurs ?

Parfois. D?ailleurs, à la fin de la session, nous disons aux enfants de demander au professeur de raconter la même histoire en classe, en espérant que cela passera mieux si c?est les enfants eux-mêmes qui demandent.

● Et les autorisations pour aller dans les écoles, les obtenez-vous facilement ?

L?entrée dans les écoles catholiques se passe facilement. Cela coince pour les écoles du gouvernement à cause de la paperasse. On nous dit qu?il faut que nous payions les heures supplémentaires du gardien. Il faut avoir des permissions même si nous n?utilisons pas les salles de classe mais seulement la cour de l?école. Nous offrons notre aide gratuitement, mais cela ne marche pas.

Je persiste à dire que notre problème c?est qu?il n?y a pas de mise en commun. Nous avons une Bibliothèque nationale. Elle devrait avoir une autre vocation que la seule organisation des foires une fois l?an, pour la Journée du livre. Elle pourrait devenir un centre de coordination. Il y a déjà eu un projet de National Reading Centre mais il a capoté.

● Votre équipe ?

Nous avons une équipe d?une vingtaine d?animateurs formés. Nous n?avons pas de moyens à part notre bonne volonté. C?est un petit budget qui compte sur des parrains généreux mais qui se fatiguent. Depuis près d?un an nous demandons notre affiliation à la Mauritius Council of Social Services (Macoss) pour profiter du financement public. Nous attendons toujours une réponse.

?Moins d?illetrisme, c?est plus de paix sociale. Quand les gens n?arrivent pas à lire une affiche, ils se sentent perdus, laissés hors du système. Une accumulation de frustrations peut conduire à une révolte.?

● Quelle est la gravité du phénomène de l?illettrisme ?

C?est comme une vérité de La Palice, même si certains prennent un malin plaisir à répéter que Maurice a l?un des taux les plus faibles d?Afrique. Il faut prendre le problème à bras le corps, mobiliser le ministère de l?Education, les organisations non gouvernementales (ONG), les formateurs sur le terrain.

● L?AML existe depuis 1996. Qu?a-t-elle accomplie en une décennie ?

Vous savez, tous les enfants ne sont pas pareils. C?est cela le drame de l?école : il y a une méthode pour tout le monde, alors qu?il faut des méthodes pour des aptitudes différentes.

Le ministre dit : ?J?ai un programme pour le ?Literacy and Numeracy?. Il y a d?autres institutions qui travaillent sur le même terrain, par exemple Ledikasyon Pu Travayer, la Macoss, Caritas, Adolescents Non-Formal Education Network (ANFEN)?

Ce que je ne comprends pas, c?est pourquoi ce beau monde se complaît à faire des petits carrés de tapis. Pourquoi ne pas regrouper toutes les bonnes volontés et dégager un plan national ? Tout ce beau monde est d?accord sur le fait qu?il faut bouger. Mais qui rassemblera tous les efforts éparpillés ? Qui sera ce Moïse ? Je n?ai pas de réponse à cela. Est-ce que ce sera le ministère ? Les ONG ou est-ce que cela viendra d?une action citoyenne ?

Il est vrai que toutes les ONG ont leur propre manière d?opérer. C?est aussi cela qui les sépare. Moins d?illettrisme, c?est plus de paix sociale. Par exemple, quand les gens n?arrivent pas à lire une affiche, ils se sentent perdus, laissés hors du système. Une accumulation de frustrations peut conduire à une révolte.

● Comment empêcher que ce type de situation ne dégénère ?

Déchiffrer n?est pas comprendre. Il faut non seulement savoir lire les lignes, mais aussi ce qu?il y a entre les lignes. Aller au plus profond du sens des mots pour saisir les propos de l?auteur, c?est cela la lecture. Apprendre à déchiffrer n?est qu?une des étapes. D?ailleurs la France revient au déchiffrage par le biais de la relation graphie ? son. C?est un mal nécessaire. Enfin, appelez cela comme vous voudrez.

● Pourquoi un mal ?

Parce que si vous ne maîtrisez pas cela, vous restez au niveau des structures de surface, sans aller vers le sens des mots. Grosso modo, si on ne prend que les chiffres du Certificate of Primary Education et que l?on s?intéresse à ceux qui réussissent sur le fil et qui s?arrête là, qu?est-ce que l?on voit ? Qu?est-ce qui arrive à ces enfants après quatre ans loin des bancs de l?école ? Ils deviennent aussi illettrés que ceux qui ne sont pas allés à l?école. Un phénomène que les spécialistes appellent l?illettrisme de retour. Et c?est un chiffre qui va grossir.

● Qu?est-ce qui vous permet de l?affirmer ?

J?ai eu l?occasion de voir les épreuves de connaissances générales aux examens d?entrée pour la formation des instituteurs. De les corriger. Même si leur diplôme de School Certificate dit qu?ils ont réussi en français et en anglais, beaucoup ne maîtrisent pas la langue grammaticalement parlant.

On entend dire qu?il y a un plan pour la lecture. Mais comment voulez-vous que les enfants apprennent à lire si dans l?emploi du temps au primaire il n?y a pas de temps pour la lecture en bibliothèque, soit pour chercher l?info, soit pour se détendre. Comment voulez-vous développer la lecture dans ces conditions ? Plus on lit, meilleur lecteur on devient. C?est pour cela que nous conseillons aux enseignants d?utiliser tout ce qui lui tombe sous la main. Vous ne lisez pas une affiche annonçant des soldes comme vous lirez un éditorial.

● Que pensez-vous du service de bibliobus ?

C?est un don fabuleux du gouvernement français, qui fait beaucoup dans le domaine de la lecture. Je ne mentionnerais pas ceux qui font moins. Mais le bibliobus est devenu une vannette. Un bibliobus c?est comme une bibliothèque, le même aménagement pour donner des repères aux enfants. Là, ce n?est qu?un service de prêt avec des livres entassés.

Propos recueillis par Aline GROËME-HARMON

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