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Rosemay Speville ou les fruits d?un long combat

11 février 2007, 00:00

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«Rien ne nous rend si grands qu?une grande douleur », écrit Alfred de Musset dans Poésies, la Nuit de mai. Il y a dans la misère quelque chose qui nous grandit, non pas la souffrance elle-même, mais ce qu?elle nous apporte, nous apprend et nous inspire. Rosemay Speville, alias Myfille, en sait quelque chose. La souffrance, la misère, elle les côtoie au quotidien.

Fraîchement élue Rocheboisienne de l?année, samedi dernier, lors de la Roche-Bois Awards Nite, cette cinquantenaire épate par son courage et sa force intérieure. Cela fait trois ans déjà qu?elle arpente les rues de la cité pour y vendre légumes et fruits confits. Malgré le soleil ardent et la fatigue, tous les jours, elle refait le tour, matin et après-midi, pour avoir de quoi nourrir sa famille. Ne vous fiez pas à son apparence, il y a derrière ces traits tirés par l?épuisement et ces yeux larmoyants, certes, une douleur accablante, mais aussi une envie acharnée de lutter pour survivre.

Pourtant, Rosemay n?a pas toujours vécu ainsi. Cette Rodriguaise, mère de trois enfants de 16, 14 et 10 ans, travaillait comme machiniste dans une usine à Quatre-Bornes. Le cours de sa vie change brutalement lors d?un accident de la route après le travail. Blessée à la colonne vertébrale, elle ne reprendra plus jamais sa place à l?usine sous l?avis du médecin. Dans l?incapacité de travailler, elle croira à un mauvais tour du destin lorsque son compagnon, Jacques Némorin, ne trouve plus, lui aussi, du travail. « Missié pa payé. Nu ena troi zenfants ki bizoin al lecol couma pour fer », relate-t-elle.

En effet, Jacques, charpentier, ne se faisait plus payer par son employeur. L?avenir leur semble tel un gouffre profond où ils s?enfoncent peu à peu, alors que s?empilent factures d?eau, d?électricité et de téléphone. Dans Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre écrit ceci : « La nécessité donne de l?industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. » L?on serait tenté de dire de même pour Rosemay, qui voit une lueur au bout du tunnel sous la forme de? bilimbis.

Ces petits fruits qu?elle a cueillis pour la première fois chez une voisine, qu?elle a ensuite caramélisés et vendus devant la boutique du coin, lui rapportent un peu d?argent. Quelques roupies qui contribueront au repas du soir : deux livres de riz et des brèdes. « Asoir, mo ti garson dir moi done li poule », raconte-t-elle. Sa détresse est palpable en ce temps-là. Mais Rosemay ne lâche pas prise, elle sent qu?elle tient le bon bout. Ces fruits confits seront son gagne-pain. Et la boutiquière l?encourage. « Li dir moi vini après l?école, amène zanana, cocom », raconte-t-elle. Jusqu?à 22 heures, tous les soirs, elle attend ses clients.

Mais un 2 janvier, alors que tous réveillonnent toujours, Rosemay, elle, tourne en rond. Le garde-manger est vide et elle n?a que dix roupies en poche pour aller chercher des mangues pour vendre. « Mone raconte ene madam mo problem, line trouvé mo péna kas. » Ses souvenirs reviennent au fil des mots, elle a osé ce jour-là parler de sa peine. Cette dame en question, Mme Régis, lui conseille d?aller voir le père Fanchette, ancien curé de la paroisse de Roche-Bois. Le prêtre et quelques autres personnes la dirigent vers Caritas.

Sa devise : ne jamais baisser les bras

« Mo gagn inpé ration avec ban la », explique Rosemay. Mais l?assistanat ne l?intéresse pas ! Elle continue la vente de fruits et légumes. « Zamé mo pa pou blié mo ban fruits. » Elle a de plus l?idée de leur parler de son savoir-faire en couture, une émission à la télévision sur le micro-crédit la met sur la voie. « Caritas ine rod machine pou moi mais pa ti ena assez kas pou travay. Ene jour Pere Fanchette in amene moi aster la toile trico. » Quelques confections et puis terminé. Mais Rosemay doit toujours payer la machine Rs 900 par mois.

Elle garde bon espoir, un jour elle s?en sortira. « Mo lavi continié tant qui nu pe manzé, bwar? » Son soutien, ce sont les gens. « Ban dimoune dan Roche-Bois ine bien soutenir moi, séki zot ine fer pou moi extraordinaire. » Il y a cette vieille dame qui l?attend au coin de la rue chaque après-midi avec une bouteille d?eau ou de jus ; ces personnes qui dans un élan de solidarité lui achètent fruits, pistaches et légumes ; cet homme qui, en la voyant porter sacs et paniers, lui a offert une poussette qu?elle a transformée en petit chariot, des petits riens qui veulent tout dire pour elle. Des gestes et des sourires qui encouragent et qui la font tantôt reprendre le chemin de la vente à l?encan de Camp-Yoloff chaque matin pour acheter fruits et légumes, tantôt celui de la cité pour les revendre.

Rosemay espère pouvoir payer le loyer, envoyer ses enfants à l?école, ne plus avoir à surveiller s?il y a déjà trois factures impayées et que son mari retrouve enfin du travail. « Dimoune doit li. Mo léker fer mal mais mem si li retrouve travail mo pa pou capav asizé ! » Cette Rosemay, sa devise ne jamais baisser les bras !

La Roche-Bois Award Nite lui ouvrira un chemin, elle l?espère. Sponsorisée par l?express, elle aspire à des jours meilleurs. « Kan mo fini paye mo machine mo pou capav travay pou moi, mo remerci ban sponsor. » Cette soirée lui a permis de gagner la reconnaissance de tous. « Sa jour la inoubliable pou moi. Mo ti pé tremblé. C?est pas zis moi c?est miser zot tou ki nu fine trouvé. Mo l?émotion sé kan mo ban camarad ine crié mo nom. » Elle aimerait d?ailleurs que cet événement qui vise à récompenser se répète. « Ti bizin fer pli souven. Dimoune trouvé ki dan lendroi pé fer zéfor ki pa pé asiz. Line bien organisé avant dimoune pa ti coné ki pé fer, ki capav fer ! », confie Rosemay.

Les primés de la Roche-Bois Awards Nite : Axel Samuel, Giovanni Bru, Denise et Gerard Ip Chan In, Gino Langevin, Clément François, l?Atelier Moz?art, Yannick Tangman, l?équipe de Mission Gratitude, Kaya, les s?urs de la congrégation de mère Teresa, tout comme Rosemay, on le souhaite, serviront d?exemple aux autres habitants de Roche-Bois. Pour que se dévoile une autre face de cette région si souvent pointée du doigt ! Un message d?optimisme par Rosemay qui affirme : « Mo pou continié litté, pran courage et mo pa pou blié mo ban fruits parski sa mem kine sauv mo lavi. »

On ne peut que saluer sa détermination qui nous enseigne une belle leçon de courage. On a tout à gagner à la mettre en pratique dans les grandes comme les petites étapes de la vie. Comme dit Jean Bertaut : « Une douleur n?étant ni petite ni grande, qu?autant que le courage est ou grand ou petit. »

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