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Esclaves et descendants au XIXe siècle

5 février 2007, 00:00

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La modeste célébration, au début de février 1982, du 147e anniversaire de l?Abolition de l?esclavage à Maurice (la faute n?en saurait incomber aux frères Michel ni à leur Organisation Fraternelle, héroïquement seuls dans ce geste de pieuse reconnaissance aux supplices et sacrifices endurés par nos ancêtres esclaves) nous a amenés à nous interroger sur ceux qui, avant eux et Rivaltz Quenette, l?inoubliable auteur de La fin d?une légende, prennent position, par action ou par écrit, en faveur de la contribution des esclaves à l?édification de la nation mauricienne. Les éphémérides, pieusement glanées à notre intention par Antoine Chelin, dans Une Ile e(s)t son passé, témoignent que les esclaves sont considérés comme quantité négligeable, tant par les décisionnaires, qui se succèdent à la tête du pays, mais encore par ceux qui oeuvrent, le plus souvent bénévolement, à la compilation des principaux événements de notre histoire commune. Ils sont de cette école de pensée dont les tenants pensent fort justement que l?histoire d?un parti politique est davantage celle des zigzags idéologiques successifs et convulsifs de ses leaders plutôt que celle des tribulations patiemment et filialement endurées par leurs agents, tapeurs, colleurs d?affiches et autres militants coaltar dont la devise demeure : ?ou même papa ! ou même maman !? ou encore : ?Ne m?oublie pas à l?heure de la distribution des bouttes !? Nul n?interdit cependant aux adversaires de cette école de pensée de se mettre au travail, de récrire l?histoire comme ils l?entendent et nous gratifier ainsi de leur version inédite et originale de notre Histoire. Plutôt que de pleurnicher que les autres n?ont pas fait ce qu?ils veulent, qu?ils nous prouvent pouvoir mieux faire que leurs prédécesseurs. Seul compte le résultat.

Demeure le fait qu?à partir des années 1830, les esclaves de Maurice, de quantité négligeable qu?ils sont, aux yeux de certains et non des moindres, occupent désormais le devant de la scène même si c?est parce que leurs propriétaires se battent comme diables en bénitier pour obtenir la compensation la plus substantielle qui soit en échange de leur émancipation.

Le 24 mars 1832, Le Cernéen paraît en deuil en raison de la réception de l?Ordre en Conseil relatif à l?émancipation des esclaves sans indemnité aux propriétaires. John Jérémie débarque le 3 juin suivant. Port-Louis devient ville morte. On proclame l?état d?alarme. Des esclaves se révoltent sur plusieurs établissements sucriers. Le Conseil du Gouvernement décide, le 9 juillet 1832, de renvoyer Jérémie. Ce dernier fait feu contre deux citadins. Grande manifestation, le 28 juillet, chez Adrien d?Epinay (maison historique ayant jusqu?à récemment abrité l?école Onésipho-Beaugeard et en voie de démolition idéologique, décidée par notre gouvernement). Jérémie rembarque. Suppression de l?Ordre en Conseil relatif à l?émancipation des esclaves, le 9 novembre 1832. Il est remplacé, le 3 octobre 1833, par une proclamation relative à l?abolition de l?esclavage. Elle est confirmée le 2 janvier 1834. L?émancipation des esclaves intervient le 1er février 1835, avec 13 ans d?avance sur la Réunion et sans Guerre de Sécession. Le 1er décembre 1836, des habitants s?assemblent au théâtre pour remercier John Irving et David Barclay, ayant milité, à Londres, en faveur d?une indemnité substantielle payée aux propriétaires d?esclaves. L?émancipation définitive des esclaves intervient le 1er avril 1839.

Il faut quand même savoir que le savantissime Lislet Geoffroy est le fils d?une esclave, ce qui ne l?empêche pas de compter parmi les Mauriciens les plus influents de la fin de la colonisation française et du début de l?occupation anglaise. Il nous reste à mieux connaître les faits et gestes de cet éminent Mauricien et découvrir ses sentiments à l?égard des esclaves moins chanceux que lui.

Une autre figure particulièrement attachante se détache du contexte de la libération des esclaves de Maurice. Il s?agit de Rémy Ollier qui se fera courageusement et d?une manière exaltante le champion des revendications de notre population de couleur, au milieu du XIXe siècle. Là aussi une étude exhaustive de ses faits et gestes pourrait mieux nous apprendre ce qu?il pense des 60 000 esclaves libérés et désormais livrés à eux-mêmes. C?est également le moment de relire, avec une attention renouvelée, le livre que consacre Rivaltz Quenette à celui qui peut prétendre, tout autant que le Père Laval au titre d?Apôtre de l?île Maurice. Il s?agit de L??uvre du Révérend Jean Lebrun.

Nos porte-parole auto-proclamés de la défense des intérêts et de l?identité culturelle de nos descendants d?esclaves sont plutôt divisés sur le rôle prépondérant joué par le Père Laval auprès des affranchis et de leur descendance. Ils ne vont pas jusqu?à contester la popularité sans précédent de ce missionnaire charismatique et charitable, popularité qui culmine, le 9 septembre 1869, dans les funérailles populaires qui lui sont réservées et surtout dans l?attachement des Mauriciens et pas seulement créoles à l?Apôtre de Maurice, se rendant en masse et en pèlerinage sur son tombeau. Ils éprouvent moins de retenue pour critiquer, avec la plus grande sévérité et même injustice, l?action pastorale de l?Eglise catholique auprès des descendants d?esclaves, l?accusant de les avoir déracinés sur le plan culturel, en les éloignant de leurs valeurs africaines et en leur privant plus particulièrement du séga. Ils lui reprochent aussi son universalité, l?incitant, à l?appel de son Fondateur, à se mettre évangéliquement au service de tous les Mauriciens et pas de la seule population générale.

Une prochaine chronique tentera de mettre en exergue la disparition temporaire de l?identité spécifique des descendants d?esclaves et sa réapparition progressive à la fin du XXe siècle.

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