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La lutte continue

2 février 2007, 00:00

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● Quand on observe l?évolution du monde du travail, on ne peut s?empêcher de voir la diminution de l?influence des syndicats. A tel point que certains patrons se demandent si les syndicats sont encore des partenaires sociaux?

Le syndicat est un des partenaires du développement. Mais aujourd?hui le patronat ne le voit pas comme ça. Ce qu?il veut, c?est imposer ce qu?il veut faire. Le tripartisme c?est cela : le gouvernement, les employeurs et les syndicats. Les partenaires doivent toujours se concerter.

● J?en reviens à ma question sur le déclin du syndicalisme: comment analysez-vous cette véritable plongée ?

Il y a cette réalité : dans les années 70-75, le syndicalisme a eu une heure de gloire. Aujourd?hui, la raison du faible taux de syndicalisation est claire : le travailleur n?est pas protégé quand il veut s?organiser sur le plan syndical. Il y a une répression énorme et permanente dans les secteurs privé et public. Cette répression est omniprésente.

● Vous voulez dire qu?au 21e siècle à Maurice, se joindre à un syndicat peut vous causer des problèmes avec votre patron ?

C?est exactement ça. Il y a des dizaines d?exemples pour illustrer cet état de choses. Il y a des travailleurs d?une entreprise qui se sont organisés en syndicat pendant le mois de novembre 2006. Les leaders du syndicat ont immédiatement était postés dans le bureau central et pas sur les chantiers. C?est fait systématiquement. Finalement il y a eu des informations qui ont filtré : les responsables syndicaux allaient être piégés. C?est effectivement ce qui s?est passé. Un des ouvriers qui n?avait rien sur lui s?est retrouvé avec un téléphone dans son sac, selon le garde de sécurité qui l?avait mis lui-même dans le sac. Alors que les ouvriers ayant eu vent de la fouille, avaient vidé complètement leurs sacs.

Voilà ce qui se passe encore aujourd?hui dans le monde du travail. La répression est permanente dans le secteur privé. Il faut vraiment du courage pour se syndicaliser aujourd?hui. Quand vous ajoutez à cela la présence de l?Industrial Relations Act (IRA)? c?est une véritable épée de Damoclès sur la tête des syndicats.

● Dans les années 70, avec les mesures répressives il n?était pas non plus facile de se syndiquer? Pourtant les syndicats étaient tout puissants?

C?était difficile, c?est vrai. Mais la répression est toujours là. Elle a juste changé de forme. On vous licencie sans vous dire que c?est pour des raisons d?appartenance syndicale. Avant 1973, c?est-à-dire avant l?IRA, le mouvement syndical était très revendicatif et cela a continué. Puis est arrivé l?IRA qui a cassé les reins des travailleurs.

● Les régimes vont et viennent, les gouvernement se succèdent, mais toujours cette constante : personne ne veut toucher à l?IRA. Surtout pas ceux qui se sont les plus révoltés contre cette loi. Comment expliquer cela ?

Ils ont tous dit dans leurs campagnes électorales qu?ils allaient changer la loi de l?IRA. Mais finalement on sait ce qui s?est passé. L?IRA est toujours là. Nous maintenons que l?IRA doit être une loi qui donne aux travailleurs le droit de grève. Si vraiment l?Etat croit dans la négociation collective, il doit savoir qu?aucune négociation collective n?est possible s?il n?y a pas au bout, le droit de grève. Si vous avez une négociation qui n?aboutit pas, il doit y avoir un recours. Et c?est la grève : c?est le recours ultime. Quand vous observez les pays où existe le droit de grève, ce n?est pas pour cela qu?il y a des grèves tous les jours. Il y a des gens à Maurice qui croient que s?il y a le droit de grève, il y aura des grèves tous les jours. C?est vraiment idiot de croire cela. Aucun gouvernement ne touche à cette loi parce que le secteur privé fait du chantage et exerce des pressions. Le lobby du secteur privé vis-à-vis de tous les pouvoirs est très fort. C?est une des raisons pour lesquelles l?IRA est toujours là. C?est une loi qui protège les capitalistes, c?est normal que ces derniers la protègent. Ces derniers temps, on a vu que ce gouvernement a montré une ?volonté? de remplacer l?IRA par une loi plus démocratique. On verra bien?

?Ce que je constate, c?est que le secteur privé ne connaît qu?une chose : son intérêt. L?intérêt du pays n?est pas son problème. Et cela n?a pas changé d?un pouce.?

● Le système capitaliste règne en maître, une fatalité ?

Pas du tout. Je ne crois pas dans le système capitaliste. On sait bien que dans ce système, ce sont les possédants qui dictent à tous ce qu?ils veulent. Pourtant ce sont les travailleurs qui ont créé la richesse et même la fortune du capitaliste. Mais quand on regarde le ?partage? il n?existe pas. Il n?y a aucun partage des richesses. Non seulement il n?y a pas de partage, aujourd?hui, c?est le gel des salaires. Pendant le mois de mai, au cours des tripartites, le représentant de la zone franche est venu dire qu?elle était dans une situation difficile catastrophique et qu?aucune augmentation n?était possible. Idem pour l?industrie sucrière. Les réformes coûtent cher etc. Mais finalement on voit le représentant de la zone franche, M. Parkar, lui-même qui a investi plus de Rs 700 millions dans une usine à Rivière-du-Rempart. Et il annonce d?autres développements à Coromandel. De son côté Denim fait de gros investissements. Et il y en a d?autres encore. On le voit bien : la situation n?est pas du tout catastrophique. Nous le savons tous. Avec l?AGOA, il allait y avoir une décentralisation et puis tout allait reprendre. La vérité, personne ne veut en parler : les usines, quand les 25 ans de facilités de taxes sont passées, ferment leurs portes, vont ailleurs ou restent ici mais changent de nom et ouvrent une nouvelle compagnie. Voilà la vérité. La situation dans la zone franche a servi de paravent. L?industrie sucrière, depuis que je suis étudiant, répète sans arrêt qu?il lui faut des réformes. Aujourd?hui les réformes rapportent des milliards. Avec le nouveau Sugar Efficiency Act des milliers de travailleurs vont avoir leur Voluntary Retirement Scheme (VRS). L?industrie sucrière est compensée par l?Union européenne et tout le travail de compensation est finalement fait avec des fonds publics. Comment peut-on accepter cela ? Comment peut-on accepter que l?argent public finance des entreprise privées ? C?est quoi ça ? Qui gagne dans tout cela ?

● Il y a trente ans les syndicats et les partis politiques se révoltaient devant le fait que 13 familles contrôlaient l?économie mauricienne. Aujourd?hui on parle de 5 familles qui contrôlent tout? C?est la faillite d?une lutte qui avance à reculons ?

Définitivement, c?est comme ça. Dans chaque entreprise où l?on fouille un peu où l?on fait un peu de recherches, on trouve la même chose : c?est-à-dire que les mêmes personnes possèdent tout. Il faut le dire : notre économie est contrôlée par 4 ou 5 familles. Ce n?est pas possible d?accepter cela. On en est toujours au Bef travail souval manzé. Regardez la zone franche où l?on travaille, selon les dispositions légales pour Rs 2 700 par mois. Alors que le budget officiel d?une maison selon une étude faite il y a 7 ans, indique qu?il faut au moins Rs 11 000 pour vivre ! Pour avoir une paie un peu moins indécente, on doit faire des heures supplémentaires obligatoires le samedi et le dimanche. C?est toujours quelque chose qui ressemble à l?esclavage.

● Le syndicalisme doit-il être d?essence révolutionnaire ?

Je préfère répondre oui. Pour qu?il y ait un changement de société, il est clair qu?il faut une révolution. Mais ce qui est important aussi, c?est que tout ce que les travailleurs ont obtenu à travers leur lutte: les droits au travail, le tripartisme, l?âge de la retraite, le droit à la pension. Tout cela ne peut pas être remis en question. Et le gouvernement aura un prix à payer pour garder ces droits.

C?est le prix de la stabilité sociale. Si on touche à ces acquis, cela va se passer très mal. Il y a des gens qui sont morts pour ces droits. Il y a des choses qui m?agacent. Quand Sithanen parle de réforme économique et qu?en même temps on prend le pain de la bouche des enfants à l?école, c?est ça la réforme ? Et on nous dit que c?est la tendance internationale, ce n?est pas vrai. Regardez ce que fait le président Hugo Chavez au Venezuela. Il est en train de tout re-nationaliser. Téléphone, pétrole, électricité. C?est mon école de pensée.

● Il faut être radical ?

Je ne crois pas que le syndicalisme doit s?adapter à certains concepts inventés par je ne sais qui.

● C?est au monde de s?adapter au syndicalisme ?

Je ne dis pas cela. Je dis que le monde et les politiques essaient d?amener des réformes pour que les travailleurs vivent mieux. C?est bien cela le sens de la politique non ? Il ne faut pas venir nous faire croire que la privatisation va tout régler et que le tripartisme doit être démantelé.

● Cette nationalisation que vous prônez, on a aussi vu, historiquement, que cela n?a jamais marché?Ceux qui l?ont voulue sont revenus à la privatisation?

Je ne suis pas d?accord. Je vous redonne l?exemple du Venezuela. La privatisation a donné quoi à Maurice ? Le service s?est détérioré. Que ce soit dans le téléphone ou dans le ramassage d?ordures.

● Vous avez parlé de nombreux droits acquis : un syndicalisme, au 21e siècle ne peut toujours pas parler des ?devoirs? du travailleur ?

Un travailleur a des conditions de travail. Un contrat comprend des droits et des devoirs. Son devoir est de faire le travail pour lequel il est payé. Et c?est fait. Le travailleur, pour moi, assume ses responsabilités vis-à-vis de son employeur. Par contre, c?est l?employeur qui ne le fait pas toujours, par rapport aux augmentations notamment.

● Concernant la crise à la Development Works Corporation (DWC), ne trouvez-vous pas étonnant que, dans un secteur où le travail ne manque pas - la construction - certains travailleurs insistent pour qu?on leur trouve du travail au sein d?organismes publics ? Cela vous agace que l?on pense que nombreux sont ceux qui n?ont pas vraiment envie d?avoir un emploi où il faudra travailler ?

Il y a une chose importante. Les revendications de la DWC sont légitimes. Ils se battent pour un emploi. Qu?on le veuille ou pas ils ont contribué au développement du pays. On dit que la DWC perd beaucoup d?argent. Est-ce que les travailleurs sont responsables si la DWC ne marche pas ? Ou bien c?est un problème de gestion ?

● Vous pensez qu?il est sage de croire que les travailleurs de la DWC étaient un modèle de productivité ?

Il n?est pas vrai de dire que ce sont des paresseux comme on veut le faire croire quelquefois. Ce sont les dirigeants du gouvernement qui veulent faire croire cela. Ils ont toujours contribué au développement. Il fallait restructurer la DWC, pas la fermer. Ce n?est pas vrai de dire que les travailleurs touchent Rs 7 000 dans la construction, dans le privé. Est-ce qu?il y a de la sécurité d?emploi dans le privé ?

● Peut-on encore parler aujourd?hui, même si cela est injuste, d?un travail qui soit complètement garanti, qui soit à l?abri de tout, alors que les lendemains sont, par essence, incertains pour tout et tous ?

Il est normal que les travailleurs ne veuillent pas aller dans le privé. Dans les corps para-étatiques il y a une sécurité d?emploi. Dans le bâtiment on fait venir des travailleurs parce que les salaires sont tellement dérisoires qu?ils doivent aller chercher ailleurs. Les Mauriciens n?en veulent pas. J?aimerais que les patrons du bâtiment qui disent que les travailleurs mauriciens ne veulent pas travailler chez eux, publient officiellement les chiffres de salaires qu?ils proposent aux travailleurs chinois ou indiens. Le public comprendra alors beaucoup de choses. C?est un bluff. Ces travailleurs étrangers sont exploités de manière éhontée. Dans la construction c?est pour cela que vous voyez les maçons etc. aller prendre du travail au privé plutôt que d?aller se faire employer dans l?industrie du bâtiment.

● Le syndicalisme se trouve-t-il dans une position difficile à Maurice selon votre analyse ?

Non, je ne dirai pas cela. Pour moi le syndicalisme est revendicatif, c?est-à-dire un syndicalisme de gauche, que je pratique. Nous gardons le même langage depuis la création des syndicats.

● Est-il possible de garder un même langage depuis 50 ans alors que le monde, ses réalités, ses valeurs, ont profondément changé ?

Je ne crois pas dans ce syndicalisme qui doit s?adapter au monde. Il doit rester fidèle à ses principes, rester pur et dur sur des principes. Je ne suis pas là pour m?adapter au monde, même si ce monde veut plus de souffrances et bafoue les principes de base de la dignité. Mon devoir c?est de résister encore et encore.

C?est comme ça que cela doit marcher. Le monde fait sa marche et c?est à lui de s?adapter, pas au syndicalisme, mais à ce que les travailleurs ont besoin pour vivre décemment et dans des conditions acceptables. Un syndicat, c?est quoi ? Ce n?est que l?émanation de ce que désirent des hommes qui veulent être protégés et qui essayent de vivre mieux.

Je ne crois pas dans cette orientation mondialiste que prend le monde. Nous sommes dans une voie suicidaire. Ceux qui ne le voient pas sont ceux qui ne veulent pas voir ou alors qui font partie de ce petit nombre de personnes qui en profitent. Le syndicalisme est, par essence, un mouvement de résistance.

?Dans chaque entreprise où l?on fouille un peu où l?on fait un peu de recherches, on trouve la même chose : c?est-à-dire que les mêmes personnes possèdent tout. Il faut le dire : notre économie est contrôlée par 4 ou 5 familles. Ce n?est pas possible d?accepter cela. On en est toujours au ?Bef travail souval manzé.?

● Vous faites du syndicalisme depuis plus de trente ans. Comment jugez-vous le patronat d?aujourd?hui par rapport à celui que vous avez connu à vos débuts dans la lutte ?

Ce que je constate, c?est que le secteur privé ne connaît qu?une chose : son intérêt. L?intérêt du pays n?est pas son problème. Et cela n?a pas changé d?un pouce. La zone franche est restée ce qu?elle était. Même exploitation. Trente ans après : aucun progrès pour le bien-être des travailleurs. Ils ne connaissent qu?une logique : produire plus, gagner plus. Le reste, ils s?en foutent. Le secteur privé a gardé la même mentalité. Sur une seule chose il a vraiment changé : aujourd?hui, il est encore plus greedy, plus gourmand qu?il y a trente ans.

● C?est quoi pour vous un monde idéal ?

Un monde où d?abord il y a le respect du droit des travailleurs, de meilleurs salaires et des conditions permettant aux hommes de vivre décemment. Un monde idéal, c?est un monde qui résiste à tous ces changements qui amènent, on le voit à travers le monde, de plus en plus de misère et de souffrance.

Le monde idéal ressemblerait à cela. Un monde qui partage les richesses produites par tous. On ne peut pas demander des sacrifices à celui qui, déjà, n?a rien. Et pendant ce temps les gras continuent à vivre comme ils l?ont toujours fait. Et je vous dis une chose : si le ministre des Finances persiste dans cette voie, il y aura des désordres sociaux dans ce pays dans pas longtemps.

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