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L?inscription du Morne

2 février 2007, 00:00

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Le Morne Brabant est en passe de connaître une notoriété sans précédent suite à la demande de son inscription au titre de Patrimoine de l?Humanité de l?Unesco. Son mérite reposerait sur la conviction qu?il fut l?ultime refuge d?esclaves marrons qui, pourchassés par gendarmes et chiens, choisirent d?y mourir plutôt que se laisser capturer. Les événements évoqués datent de deux siècles et quelques et ils ont continûment alimenté une croyance populaire dont il existe des variantes.

Dans son Voyage à l?île de France, 1773, Bernardin de Saint-Pierre écrit du Morne que ?cet endroit est environné de noirs marrons. Il y a quelques années que quarante d?entre eux s?étaient retirés sur le morne, où ils avaient fait des plantations. On voulut les forcer, mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la mer?. Ce mélange suspect d?affirmations les unes précises les autres vagues est couronné par un évident bobard : qu?ils se fussent tous jetés dans la mer est une matérielle impossibilité !

Ce mélange suspect d?affirmations, les unes précises les autres vagues, est couronné par un évident bobard...

On doit à A.Wahab Owadally (Proceedings of the Royal Society of Arts and Sciences, 2004, Vol VII, pp. 33-53) d?avoir réuni d?autres éléments de cette croyance, parmi d?intéressantes données scientifiques. Il cite les références suivantes, reprises ici en ordre chronologique :

  1. Wilkinsky M. (Voyage aux îles de France et de Bourbon 1769-1770) ?has left from direct observations (sic) or from verbal reports by others a vivid account of the activities led there by the fugitive slaves?. On the mountain top the fugitives who were armed with a sort of spear, had plantations, huts, spouses and children, and they elected a chief?.This site was so inhospitable that it was not possible to dislodge them. Subsequently, a company of free slaves was set by the government to hunt for them?.

  2. Clark G. (A Ramble round Mauritius, 1859) ?recorded some of the stories that the inhabitants of Black River used to relate about Le Morne mountain and the maroons?. ?A little plateau exists near its summit, in which there is a spring which I have been informed is never dry? The story mentioned by Clark is repeated by Cabon (1969), Nagapen (1999) and several others?.

  3. Pike N. (Sub tropical Rambles in the Land of the Aphanapteryx 1873), ??the latter (les gendarmes) experienced much difficulty in dislodging them (les marrons) from this retreat.?

Il n?est pas clair si aucun des trois s?était rendu lui-même au sommet du Morne. Owadally qui l?a fait plusieurs fois en hélicoptère (en septembre, octobre et novembre 1999 et avril 2000) rapporte, dans le texte déjà cité : ?Contrary to popular belief there was no fresh water spring about, except some water probably accumulated during heavy rain?.

Il indique aussi qu?au cours de forages jusqu?à une profondeur de 25 m. par Associated Engineering Ltd. Doger de Spéville. (Mr. Patrice Lennon et al.) ?No water table was found?.

Jusqu?à plus ample informé, cette absence d?eau, hormis les condensations, au haut du Morne, rend irrecevable l?hypothèse d?une colonisation durable par des esclaves marrons. Si on écarte pour les raisons données la légende du saut dans la mer ainsi que celle d?une habitation quasi permanente, il reste néanmoins la possibilité d?un ou plusieurs épisodes où des marrons poursuivis seraient allés jusqu?au sommet du Morne, l?utilisant comme dernier retranchement, et refusant d?être repris ils se soient jetés non dans la mer mais au bas des ?affreux escarpements? (B.de Saint-Pierre). Aujourd?hui encore on peut recueillir auprès des anciens de Rivière-Noire, mais pas de première main, le témoignage de la présence d?os humains.

Quoi qu?il en soit, la figuration douloureuse des esclaves marrons dans les drames de notre histoire (dans le contexte plus large de l?esclavage de tous les temps et dans tous les endroits du monde) justifie pleinement le message (fait de symbole, de mythe et de légende) émanant de la présence du Morne. Que peut-on trouver de mieux et de plus dramatique que ce bloc de mémoire géologique dont les traits semblent marqués au fer et au fouet des temps ? Tous les pays ont besoin de légendes, peut-être de mythes. Il n?y a rien à redire contre cette rencontre de l?histoire avec l?imaginaire collectif, un penchant qui sera toujours l?apanage du patrimoine intellectuel de l?humanité. Notre passé ne s?est pas gêné pour accréditer bien d?autres légendes dont celle (Macmillan 1914) du monstrueux serpent de Grand-Bassin surnommé La Bourdonnais, cette autre d?une communication entre le même Grand-Bassin et un lac malgache au moyen duquel les esclaves fugitifs pouvaient rejoindre la Grande Terre, et celle plus récente d?une communication avec le Gange. Nous ne manquons pas de crédulité.

L?esclave noir mauricien est à l?origine d?une chaîne de processus humains faite de cruautés, de préjugés, de métissages et d?une parenté progressive par le sang. Cette contribution indélébile a bien droit à une reconnaissance.

Dr Philippe Y. N. FORGET

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