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Vie et mort du séga
Un vieux monde dont la poésie s?en va En diminuant chaque jour comme un savon
Jean Erenne
LE SÉGA est mort de mort naturelle, comme les braises, privées de l?ardeur du feu, meurent sous la cendre. Son authenticité s?efface et s?épuise dans notre héritage sentimental.
Le vrai séga était misérable, païen et orgiaque. Son tam-tam battait avec une détresse dont le contre-poison était la sexualité. La répudiation de cette sexualité l?a privé des ressources psychiques qui le maintenaient en vie. Il n?a pas survécu à sa castration. Il était révolte et espoir. Son inspiration surgissait des tripes du malheur. Sans malheur point de révolte et sans révolte point de séga.
Il était indigène ; sa création, avec la langue créole, émanait d?une identité aujourd?hui dissipée ? car l?identité est le fruit des circonstances et le souvenir utilise des signes de plus en plus délébiles pour évoquer les circonstances historiques d?un mal révolu. La nostalgie n?y peut rien. Elle est la trace, diversement gravée et sélectivement conservée, d?un passé qui fuit, refoulé dans l?inconscient. Il fallait vivre l?inhumanité des manilles de fer pour exsuder un séga.
Il fallait être esclave pour se déchaîner en mimes et en cadences, pour se laisser aller, débridé, misant tout sur l?espoir biologique de la survie. Catharsis par le rut ; piétinement apparié, bassin contre bassin, sans plus de recherche d?élégance que toute copulation, pur, sans fard et en haillons, il était le rappel de la primauté du sexe sur les affres du temps. Pour sa revanche et sa révolte, il brandissait l?arme immortelle du sexe, survivant des circonstances les plus délétères. Tout accouplement est un pari et une assurance sur l?avenir. Quand la vie elle-même est menacée, il ne reste que ce pari. Le séga exprimait cette impérieuse nécessité de vivant. L?environnement dans lequel le séga est né et a fait ses muscles n?a duré qu?un petit siècle et depuis il s?évoque parmi les miettes d?un souvenir dépassé. Quand la vie vécue est sans valeur, l?acte qui promet la vie future prend une allure hiératique. Ce séga-là était la représentation d?un monde. Il est tentant de chercher et plus encore de croire trouver des liens réels ou imaginaires entre les danses dites primitives ; comme si elles avaient un fondement génétique commun à notre espèce, du genre du postulat Pinker-Chomsky pour le langage. Mais le Masaï devant son lion mort, et le bushman devant son élan étendu dansent pour célébrer des victoires personnelles ; les coupeurs de tête pour marquer des victoires de clan. Le séga ne ritualisait aucune conquête ; loin de là ; l?esclave mimait sa libération par la force du membre.
?D?autres paumes, d?autres croupes, d?autres ventres et d?autres poitrines secouent les fruits de leurs gros désirs?.
Jean Erenne, qui nous a laissé un texte de toute splendeur, éclairant et fort, sur le séga, fait appel, pour son élucidation, à la poétique (dont la géniale évocation du mythe d?Antée). L?écrivain surréaliste vit ce ? poème crié? avec la sensibilité de la corde sous l?archet. Il explique : ?Le séga est plus surréaliste que toutes les ?uvres surréalistes?. Il fait vibrer son récit du séga et lui donne des ailes, puis, par endroits, vésicatoire comme un abcès de fixation, il fait pointer le pus de la misère, foyer d?une inflammation intolérable. Il décrit son rié-ploré comme ?du miel ou du fiel? : ?Toujours douloureux, même quand il exprime la gaieté ; c?est un mélange du ciel et de l?homme, des orages du ciel et des orages du c?ur?, écrit-il ; ?angoissant comme un hurlement de chien dans la nuit?. Et alors, ?la bête blessée? hurle une vérité plus profonde que tout miracle poétique : ?pour être, il faut naître? ! Le poète Jean Erenne délaisse les bonheurs de sa plume (? les paroles de geste?, ?un mot de rein?) pour dire la formidable patience et le viscéral espoir de toute vie : ?d?autres paumes, d?autres croupes, d?autres ventres et d?autres poitrines secouent les fruits de leurs gros désirs?. L?image ici dépasse le sens des mots. Voyez vous-même. ?La femme, vannant le riz, ? pousse son poème de volupté dans le creux de sa robe ? L?homme pile son café dans la jupe de la danseuse? Une réalité biologique, à son tour, dépasse l?image et noue la gorge.
Entre la tentation poétique et les sens au service du soma, finalement, ce n?est pas un choix qu?il faut faire, c?est une synthèse. ?Toutes les odeurs de la terre se réveillent et pénètrent dans vos narines avec la poussière que soulèvent ces pieds nus?. Pour le vrai séga, ce n?est pas la seule odeur grisante ; l?odeur du sexe n?est pas plus impudique que celle de notre poussière :?l?hère-là même l?odère-là monté?.
« La femme, vannant le riz ? pousse son poème de velupté dans le creux de sa robe? L`homme pile son café dans la jube de la danseuse »
Le surréalisme avéré de Jean Erenne boucle ainsi la boucle et revient puiser dans le réel avec des racines gourmandes. La mode de tout ramener à des racines façonne une pensée archéologique. Elle semble dénier aux circonstances particulières d?une conjoncture la faculté de susciter de novo des comportements culturels distincts. En toute justice, il faudrait reconnaître aux circonstances uniques du premier siècle mauricien leur puissance créatrice incontestable, eu égard à la langue créole et au séga. Ce séga-là est mort. Ses vestiges tournent à la marchandise touristique et commerciale. Il a été récupéré tour à tour par les salons, les églises et les politiques, à chaque fois détourné, expurgé, estropié. L?évocation que lui consacre Jean Erenne, moulée par son surréalisme, pour admirable qu?elle soit, n?en limite pas l?analyse. Égale au moins en validité, il existe une hypothèse anthropologique qui n?a pas été suffisamment explorée. Fermenté comme un ?baca? le séga ne suscite pas une ivresse de drogue. Sans le savoir, ces petits groupes de personnes bafouées, aux yeux chavirés, se livraient à un psychodrame spontané, palliatif de leur mal être ; à une proclamation viscérale de la suprématie finale de la semence sur les ignominies infligées au soma. Il faudrait des revenants de ?grand fami? pour mettre en scène aujourd?hui ces personnages broyés. Une chorégraphie plaisante et le professionnalisme d?une industrie de consommation font injure au séga d?origine. Ils projettent dans le miroir de l?histoire prostituée l?envers d?un état dont l?endroit insupportable a exsudé, longtemps, un psychodrame axé sur la sexualité, réflexe de la vie : un halètement de l?amour sur rythme de maravanne pour couvrir le bris des chaînes et son tintement de triangle.
Aïe ? lélé ? lé?.
Avec son odeur de sang, de sueur et de musc, une célébration de la vie : l?appel d?une voix éraillée.
Aïe ? lélé ? lé?.
Dr Philippe Y.N. FORGET
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