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Du lait à domicile avec “Cream Bell”
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Du lait à domicile avec “Cream Bell”
Une scène de vie des années 60 qu'on croyait à jamais révolue. Des laitiers à pied, bicyclette ou motocyclette. Munis de leurs klaxons à main, le célèbre pincouk, et des leurs bidons d'aluminium brillant pour alimenter les foyers des villes et villages en lait. Ils seront à l’œuvre dans quelque cinq mois avec leur klaxon mais sans le bidon traditionnel.
En effet, la compagnie Cream Bell, dont le projet nécessite un investissement de Rs 50 millions, commercialisera du lait en sachets d’un litre à travers le porte-à-porte à travers les villes et les villages. “À terme nous comptons produire 100 000 litres de lait par jour”, explique Rajiv Sunt, directeur de la compagnie qui comprend un promoteur indien, un partenaire sud-africain, Neels Neetling et la State Investment Corporation.100 000 litres par jour, c'est le quart de la consommation quotidienne du pays. En fait, Maurice consomme 400 000 litres de lait principalement en poudre sur une facture annuelle de Rs 1,5 milliard en devises. Cream Bell, dans la production laitière depuis plus de 60 ans en Inde, qui produit aussi en Ouganda et qui travaille pour le groupe français, Candia, a effectué des études de marché avant de s'engager dans la production laitière chez nous. “61% des consommateurs interrogés sont prêts à passer du lait en poudre au lait frais que nous vendrons à environ Rs 20 le litre”, indique Rajiv Sunt.
Avec la boîte de lait d'un kilo qui dépasse aujourd'hui les Rs 100, le lait frais à Rs 20 le litre est légèrement plus cher. Or, avec la dépréciation de la roupie, la hausse du prix du lait sur le marché mondial, compte tenu de la pénurie actuelle, le lait frais deviendra de plus en plus économique. Il n'est pas exclu qu'il détrône même le lait en poudre et que Maurice passe de nouveau à la situation des années 60 quand le lait en poudre était quasiment inconnu dans l'île.
Refaire le chemin inverse ne sera pas facile. En effet, le passage du lait frais vers le lait en poudre, surtout dans le thé, ne s'est pas fait sans heurts. Le palais des Mauriciens est maintenant habitué au lait en poudre et le passage pourrait se faire petit à petit à travers le lait reconstitué. Ce type de lait n'est autre qu'un mélange de lait en poudre et de lait frais et sa qualité dépend du dosage. De fait le lait Ultra haute température (UHT) qu'on trouve sur le marché local est principalement du lait reconstitué de mauvaise qualité. “Attirer les consommateurs vers le lait frais ou le lait UHT implique une obligation de qualité. Or, jusqu'ici vous n'avez pas la qualité en ce qui concerne le lait liquide sur le marché local”, affirme-t-on chez Cream Bell qui ambitionne d’occuper une très bonne partie de notre marché.
Toutefois, ce n'est pas demain la veille qu'elle parviendra à suppléer à toute notre consommation. “Avec une seule ferme, nous n'arriverons pas à fournir toute l'île en lait frais, soit 400 000 litres par jour”, explique Rajiv Sunt.
Ainsi Cream Bell a embarqué les petits éleveurs dans son projet. “Ils sont tous partie prenante.” Il faut se dire que contrairement au dodo, la production laitière des petits éleveurs n'a jamais disparu. Elle a survécu contre vents et marées. Les petits éleveurs trouvant un marché, entre Rs 20 et Rs 25 le litre auprès de certaines pâtisseries et des hôtels dont les chefs exigent du lait frais pour la confection de certains mets et desserts.
Cream Bell produira trois types de lait. Le lait frais, pasteurisé et livré en sachet, le lait reconstitué et le lait UHT. Elle compte aussi faire revivre certaines productions locales disparues, notamment celles du mantègue, paneer, fromage fermier, beurre, lait aromatisé, yaourt etc. Elle vendra également de la bouse de vache pour davantage d’économies de devises.
Raj JUGERNAUTH</B>
Du forage sur 200 arpents</B>
■ “Cream Bell” a choisi l'option de nourrir son cheptel en étable pour la production de lait. Cette formule nécessite un investissement conséquent en comparaison à l'élevage en plein air. C'est l'absence d'espace approprié qui a dicté ce mode de production. Ainsi, “Cream Bell” fera produire son forage (herbe éléphant, maïs, tête de cannes etc.) par 200 petits planteurs. Une vache à lait nécessite sept kilos d'aliment concentré et 17 kilos de verdure par jour. Pour son cheptel de 3 000 têtes “Cream Bell” aura besoin de 1,7 tonne de forage vert par jour, une quantité qu'elle estime pouvoir facilement réunir avec l'infrastructure de collecte mise en place.
Des “Fresian Holstein” à Salazie</B>
■ “Cream Bell” élèvera des vaches de la race “Fresian Holstein” à Salazie, importées par avion de l'Afrique du Sud. Elles produisent en moyenne 35 litres de lait par jour dont la qualité est très appréciée. C’est, en effet, un lait qui contient moins de matière grasse, soit entre 3 à 4 %. Avec une durée de vie de sept ans, elles possèdent environ dix périodes de lactation. “Cream Bell” compte aussi confier des vaches à des petits éleveurs.
Après environ dix périodes de lactation, une vache entre dans une période de stérilité. Chez les producteurs de lait, la vache est abattue et sa viande vendue aux consommateurs. Ce ne sera pas le cas chez “Cream Bell”. Les vieilles vaches seront nourries dans une ferme parallèle jusqu'à la fin de leurs jours par un “trust”. Même mortes de vieillesse, elles ne seront pas vendues aux bouchers mais incinérées. C'est ce qui se fait dans les fermes de “Cream Bell” en Inde et en Afrique. La compagnie a en effet une politique bien stricte pour l'élevage et le traitement de son cheptel.
<B>La bouse pour economiser</B>
■ Avec un cheptel de 3 000 têtes à Salazie, “Cream Bell” produira 120 tonnes de bouses de vache par jour. Comment se débarrasser de tout cela ? Les directeurs de “Cream Bell” ont déjà deux options : la bouse transformée en biogaz dans des puits et utilisée pour la production d'électricité ou la vente à une firme qui compte produire du compost à partir de cette bouse. “Dans les deux cas, l'utilisation de la bouse permet d'économiser encore un peu plus de devises”, explique-t-on à “Cream Bell”. Economie de devises en termes de réduction dans notre importation de fertilisants ou des matières premières pour la production des fertilisants ou alors économie en termes d'achat d'huile lourde pour la production d'électricité. Il est possible que les deux objectifs soient atteints en même temps. En effet, la bouse qui se fermente dans des puits de production de biogaz peut ensuite être utilisée comme compost.
<B>Un projet pilote de... 20 ans</B>
■ L'Agricultural Marketing Board (AMB) mène, depuis 20 ans, un projet pilote: C’est le “Milk Marketing Scheme” qui consiste à rassembler toute la production laitière des petits éleveurs de vaches pour la pasteuriser et la revendre en sachets d'un litre. Ce lait est acheté à Rs 9.50 le litre en sus d'une commission de Rs 1.10 par litre payé aux collecteurs. L'AMB vend le sachet à Rs 6.40 aux supermarchés alors que le prix public est à Rs 7. Un cadeau qui ne sera plus disponible sous peu. Même sans l'arrivée de “Cream Bell” qui achètera le lait de tous les petits éleveurs à un prix plus élevé que celui de l'AMB, le “Milk Marketing Scheme” serait mort de sa plus belle mort.“La production des petits éleveurs, collectée par l'AMB ne cesse de diminuer d'année en année”, explique l’“Operation officer”, déclare Sudhir Ramdhin. Cet organisme n'obtient que 1 300 litres par jour alors qu'il a un marché d’environ 6 000. “Les petits éleveurs ne nous donne que leur surplus de production car ils obtiennent un prix plus élevé à travers la vente directe aux consommateurs, pâtisseries et hôtels. Ainsi, on ne peut dire si la baisse de la collecte est due à la diminution de la production ou à une hausse de la vente directe”, déclare Sudhir Ramdhin. Le lait pasteurisé est en effet très prisé et s'arrache dans les supermarchés dès qu'il est placé en rayons. Il peut être gardé pendant une semaine en réfrigérateur. À son prix actuel, il est le lait le moins cher et le plus économique sur le marché local.
<B>Prix en hausse, consommation en baisse</B>
Le lait se fait trop cher. Prenez votre thé sans. Les Mauriciens pourraient bien devoir se résoudre à cette réalité, très triste pour beaucoup, dans un avenir pas très lointain. La tendance est à une baisse dans la consommation au niveau national alors que le prix du lait ne cesse d’augmenter. Produire le lait localement en guise de substitution à une partie des importations devient dès lors une option à prendre au sérieux. Et c’est dans ce contexte qu’il faut placer le projet de Cream Bell.
La production nationale en lait frais, estimée à quelque 2,5 millions de litres, produits presque, exclusivement dans des étables d’arrière-cour et par des vachers traditionnels. Ceux-ci réservent environ une moitié du volume à leur consommation propre et vendent le reste, notamment à l’Agricultural Marketing Board qui leur assure marché et prix garantis.
La consommation nationale a été de l’ordre de 117 millions de litres l’année dernière, indique la Chambre de l’agriculture. Les Mauriciens ont consommé 46 fois plus de lait que le pays n’en a produit. L’essentiel de ce volume, 98 %, a été importé sous forme de poudre, principalement de l’Australie et de la Nouvelle Zélande (plus de 80 %).
La valeur des importations n’a cessé de grimper ces dernières années. Cette hausse a été régulièrement passée au consommateur qui a fini par réagir. La consommation a enregistré un léger recul au cours des cinq dernières années. En 2003, la consommation par tête d’habitant était de 100 litres par an contre 97 en 2005.
“De 2001 à 2005, le volume de lait importé a baissé de 2 % alors que la valeur des importations a augmenté de 36 %, passant de Rs 1,3 milliard à Rs 1,8 milliard. Les prix ont augmenté de 20 % dans l’espace d’une seule année, entre 2004 et 2005”, relève Jean-Cyril Monty, responsable du dossier de la diversification à la Chambre d’agriculture. Il s’attend à ce que les importations aient coûté entre 15 à 20 % plus cher l’année dernière.
Une conjonction de facteurs contribue à faire enfler le prix du lait à l’importation. D’abord, l’Australie et la Nouvelle Zélande ont eu à gérer des conditions climatiques assez atypiques qui n’ont pas manqué d’influencer la production. Au mieux, celle-ci est restée stable. Cela, alors que la demande mondiale pour le lait ne cesse de croître, entraînée principalement par les appétits gloutons de la Chine. En outre, le marché interne pour le lait est en expansion dans ces pays. Le stress sur la fourniture qui s’ensuit provoque nécessairement une inflation des prix.
Au-delà de facteurs propres à la production, l’importation du lait doit se soumettre aux mêmes contraintes de fret et d’assurance que les autres commodités commercialisées à l’échelle planétaire. Ajoutons à cela la dépréciation soutenue de la monnaie mauricienne par rapport aux devises dans lesquelles se font les transactions internationales. Ces coûts sont en hausse constante, contribuant à faire enfler la valeur du lait arrivant à Port-Louis.
“Tout indique que les conditions internationales ne vont pas s’améliorer de sitôt. La conjoncture se prête entièrement à une relance de la production locale de lait. À côté, La Réunion produit déjà 15 % de sa consommation localement, soit 15 millions de litres par an. Il n’y a pas de raison que Maurice ne puisse en faire autant”, fait ressortir Jean-Cyril Monty. Il ajoute que ce n’est pas très intelligent de continuer à dépendre aussi lourdement de l’étranger pour s’approvisionner en une denrée de première nécessité. “L’effritement continu du pouvoir d’achat des Mauriciens finira par mettre le lait hors de portée d’une majorité de foyers.”
<B>Shyama SOONDUR</B>
<B>Élevage à l’air conditionné </B>
■ Dans les années 80, la production laitière a atteint des pointes de 15 millions de litres par an. Difficile d’imaginer pareille performance ces jours-ci. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de développer la filière. L’industrie sucrière a multiplié les initiatives. Le ministère de l’Agriculture a offert toutes sortes d’incitation. Tous ont abandonné devant la faible productivité de la vache créole et des difficultés d’adaptation des races importées. De fait, il était moins coûteux d’importer le lait que de le produire localement. C’était le temps des subventions aux agriculteurs en Europe, ce qui leur permettait d’inonder les marchés africains à bas prix. Les choses ont changé depuis. L’Union européenne a réformé sa politique agricole et a supprimé les subventions à la production. Cela a mis un terme au dumping. Certaines marques de lait, notamment “Everyday”, ont disparu des rayons des supermarchés. La Nouvelle Zélande et l’Australie sont impossibles à concurrencer au niveau du coût de production. Mais la conjoncture internationale rend les importations de plus en plus cher. Reste la question des races et de leur acclimatation. “La Freisian Holstein”, race laitière élevée notamment en Afrique du Sud et Australie-Nouvelle Zélande est la plus productive mais elle supporte mal la chaleur et l’humidité. Toutefois ces contraintes peuvent être contournées en supprimant le pâturage en plein air. “Il faudra se résoudre à l’élevage dans un environnement contrôlé”, explique Jean-Cyril Monty.
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