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Leslie W. Nimmo et la beauté recomposée
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Leslie W. Nimmo et la beauté recomposée
Leslie W. Nimmo, talentueux artiste écossais, marié à une Mauricienne, sachant, mieux que vous et moi, mettre en exergue les charmes de notre vie créole, expose jusqu?à mercredi une cinquantaine de ses ?uvres au Mahatma Gandhi Institute (MGI). Encore, seulement, trois jours pour découvrir ou redécouvrir cette vision vertigineuse, car habilement décomposée et recomposée de milliards de molécules colorées, structurant chacune des visions qui s?étalent devant nos yeux émerveillés et qui nous fournissent autant de raisons d?espérer et de croire dans l?infinie bonté de toute créature.
Ses détracteurs recourent aisément à la part photographique de sa manière de restituer sur la toile toute la beauté du monde. Il suffit d?ailleurs de comparer n?importe quelle photo glacée et sans âme à l?une de ses toiles kaléidoscopiques pour mesurer la distance séparant un artiste aussi talentueux d?un simple dessinateur industriel.
La photographie de couleur, bien sûr, est surtout fusion des teintes et nuances, de façon à nous inciter à retenir une unique impression, la plus uniforme qui soit. Tout autre est la moindre ?uvre de Nimmo, car chacune d?elles peut retenir indéfiniment notre regard scrutateur et inlassablement curieux tant est grand notre désir de percer le mystère de telles concoctions, cuisine esthétique exigeant autant de science de la perspective et de la composition que de maîtrise des procédés informatiques et numériques, permettant justement de décomposer une prise de vue pour la magnifier de multiples manières.
Effet grisant assuré
Tout à tour, en effet, Leslie W. Nimmo excelle dans l?art de fragmenter les mille et un détails d?un paysage, d?une vision, afin d?opposer chaque teinte, chaque nuance, au sein d?une même couleur, de donner à chaque point lumineux sa spécificité propre. Il peut, d?une toile à l?autre, multiplier l?effet tapisserie, l?effet mousse ou lichen, l?effet joaillerie ou diamant éclaté, bref l?effet feu d?artifice kaléidoscopique présent dans la moindre pierre, dans la moindre brindille, pour restituer la beauté infinitésimale, inscrite dans le c?ur de la nature et dans chacune des créatures nous entourant.
Leslie W. Nimmo commence son exploration par le paysage champêtre. Mais les ravins et les torrents vertigineux qui les dévalent retiennent davantage son attention. L?effet tapisserie et rassurant des pâturages cède vite la place à un fourmillement d?effets colorés, tellement envahissants qu?il faut faire un effort spécial pour retrouver l?essentiel d?un paysage, désormais dominé par les innombrables détails le composant, chacun d?entre eux ayant sa propre vie, son propre dynamisme, sa propre vocation.
Le règne minéral l?intéresse autant que le végétal et dans une mesure moindre l?animal, encore que nos réalisations humaines ne le laissent pas indifférent. Hommes et animaux, nous ne sommes, heureusement pas, assez écorchés vifs pour intéresser autant le scrutateur de vie interne qu?est Nimmo à qui il reste à découvrir les splendeurs de nos paysages sous-marins et les splendeurs de l?infini petit.
Rochester Falls constitue un site idéal pour Nimmo car il conjugue autant la pierre fragmentée, déchiquetée, que l?eau jaillissante et rebondissante, le mouvement, la chute vertigineuse. Cette dynamique se compare avantageusement à l?effet statique des terres colorées de Chamarel en dépit de la présence, heureusement imaginée et inventée, d?un jaune brillant comme une pépite, de rêve plutôt que de réalité. La Caverne Patate à Rodrigues lui permet une heureuse conjugaison esthétique du gris. Effet grisant assuré.
Les chutes d?eau de l?île à grand spectacle qu?est notre s?ur et voisine, la Réunion, lui permet de saisir la masse liquide en pleine suspension à mi-chemin entre ciel et terre. Difficile à ce stade de ne pas imaginer la suite vertigineuse de l?histoire. L?effet penchant qu?il donne parfois à cette chute n?a rien de rassurant car le présent devient alors aussi précaire que le futur.
Les pierres s?amoncellent pour s?ériger en montagnes. Nous les imaginons aisément fondant sous l?effet de l?érosion millénaire. Plus malcolmien, Nimmo épouse la démarche contraire, celle de myriades de blocs rocheux, ambitionnant escalader jusqu?aux cieux.
Nous nous disputons la beauté emblématique de notre Morne Brabant que certains découvrent un siècle après les autres et surtout après l?éradication de la malaria particulièrement funeste dans ce district maudit de la Rivière-Noire.
Il découvre, à Madagascar, des centaines d?autres mornes, encore plus emblématiques et magiques que le nôtre. Il sait les étager et les crevasser au point de nous inciter à rêver d?immeubles pouvant être aussi beaux que notre Morne et même notre Corps de Garde, vu de La Source ou de Chébel, quand cette montagne devient étrave ou forteresse médiévale.
Que dire de l?arbre ainsi vu et magnifié. Leslie W. Nimmo en fait, au choix, sculpture, trophée, monument, quand il s?attarde sur son tronc et ses racines, ou vitrail quand il se perd dans le fouillis de ses branches. L?arbre est avant tout prière sortant du sol pour s?ouvrir à la perfection suprême. Miracle de beauté et d?équilibre, il dépasse en imagination les plus inventifs de nos sculpteurs. Il n?y a pas une pousse végétale qui ne soit pas un hymne à l?élan créateur, fait de grâce et de beauté naturelle. Quoi de plus normal quand on tend de tout son être vers un idéal de beauté. Il suffit de donner libre cours à sa vocation première et de ne permettre à aucune entrave d?intercepter ce jaillissement naturel.
Il y a davantage d?invention de sa part quand il fait d?un arbre, hivernal de préférence et donc sans feuille, le support d?un vitrail, permettant de colorer de différentes nuances la part du ciel et du paysage enfermé dans l?espace limité par les branches et autres rameaux de cet arbre. C?est facile. Mais comme l??uf de Colomb, il fallait y penser avant Leslie W. Nimmo.
L?arbre sait être multitude comme une forêt de vacoas à Rodrigues. Il peine pourtant à parvenir à l?effet fourmillement auquel accède si aisément une collection de plantes aquatiques dans notre beau jardin de Pamplemousses. Nimmo peut s?arrêter simplement devant la multitude de plantes les unes plus élégantes que les autres, s?étalant devant ses yeux émerveillés. Il peut aussi décomposer un paysage végétatif en opposant violemment le contraste des différentes dominantes colorées. Au scintillement du jaune répond la sérénité du vert, l?infini du bleu ou encore l?agressivité de l?ocre rouge.
Le Coin de Mire l?apprend à doser sa vision jusqu?à pâlir outrancièrement les étendues sablonneuses, le frémissement des filaos, pour mieux mettre en exergue le Coin de Mire du tableau, placé bien sûr sur la ligne d?horizon. C?est ainsi qu?une falaise rodriguaise devient, à ses yeux, des silhouettes bleuâtres, fantomatiques à souhait.
Un régal esthétique
Ses marines offrent parfois un effet bombé qui multiplie autant l?espace sablonneux que celui marin, coincé sous la ligne d?horizon. Le paysage n?est plus alors linéaire, mais une boule qu?on imagine aisément tournant infiniment sur elle-même.
La part photographique dans l??uvre de Nimmo assure la part de ressemblance encore que l?artiste ne craint pas de déformer certaines formes, telles nos chères pirogues, afin d?accentuer l?aspect ondulatoire de sa vision.
On peut être à la fois un peintre de talent et posséder les meilleurs réflexes photographiques. On ne peut être Écossais sans être imprégné de l?humour irrésistible que seul peut distiller le meilleur whisky, embouteillé sur place, bien sûr, aux pieds de pétillantes chutes et de cours d?eau torrentueux.
Cela donne des scènes de rue et de vie où la drôlerie rivalise avec l?esthétisme le plus pur. Poules rodriguaises dans des cages métalliques, paréos d?achalandage, saucisses chinoises séchant et à trouver sans sécher, sainte paie à Rodrigues où femmes et hommes, séparés comme il se doit, marmonnent : « Au nom du pèze et du fric? », lavandières malgaches ressemblant comme des? gouttes d?eau à leurs s?urs de Trou-d?Eau-Douce croquées par Robert Maurel, tout (sauf cochon blanc perdu dans un paysage rodriguais, et donc en pente, et chien mort ou vif inutilement suspendu, gâchant la beauté pyramidale et bleuâtre des racines à ciel ouvert d?un vacoas) peut être prétexte à Leslie W. Nimmo à mettre excellemment la beauté sur toile.
Nos plus chaleureuses félicitations vont à Mala Chummun-Ramyead et au MGI qui nous offrent un tel régal esthétique.
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