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Au coeur de Rodrigues
● Pensez-vous que les relations entre Maurice et Rodrigues sont actuellement en train de changer par rapport à ce qu?elles ont été depuis l?indépendance ?
Nos relations deviennent, et j?aime les voir comme ça, un véritable partenariat. Il faut se dire que Maurice et Rodrigues sont les mêmes îles et ont surtout la même destinée. Mais il n?y a pas toujours eu à Maurice des gouvernements qui ont bien compris les besoins des Rodriguais. Aujourd?hui, l?Assemblée régionale a donné aux Rodriguais les moyens de construire leur avenir. Il faut arrêter de dire à Rodrigues, à chaque fois qu?on a un problème, c?est Ramgoolam ou Bérenger ou Sithanen. Nos problèmes, nous les devons aussi à nous-mêmes. C?est pour cela que j?ai plaidé avec le Premier ministre pour la spécificité rodriguaise dans les politiques que l?on applique. Quelquefois on applique des choses à Maurice qui marchent, mais pas pour Rodrigues parce que l?impact est différent.
●Peut-on avoir un exemple précis ?
Le riz et les subsides par exemple. De tout temps, le riz et la farine se vendaient au même prix à Rodrigues et à Maurice. Il y a un an, on a révisé les prix pour prendre en compte le fret et maintenant les prix sont différents. Mais ce qu?on ne réalise pas, c?est qu?à Rodrigues une très grande majorité de Rodriguais consomment encore le riz de ration, ce qui n?est plus le cas à Maurice. L?impact de cette mesure sur le budget des familles est considérable. Plus qu?à Maurice. Je suis en train de négocier pour que l?on remette les anciens prix. Ce sont des petites choses pour Maurice mais qui sont très importantes pour les Rodriguais.
● Comment voyez-vous, au moment ou prenez en main sa destinée, l?évolution de cette île où vous êtes né il y a une trentaine d?années ?
Rodrigues a beaucoup changé. D?abord sur le plan de la nature. Une simple observation. Quand j?étais enfant, nous allions courir et pêcher les camarons dans les rivières. Première observation : Il y avait des rivières qui coulaient? Maintenant elles sont asséchées. Est-ce à cause des réservoirs de captage construits ? Est-ce à cause des changements climatiques ? Je ne le sais pas. Je le constate. Je constate aussi qu?aujourd?hui nous sommes devenus plus individualistes. Il n?y a plus de partage? Les maisons n?étaient jamais fermées à clef, même quand on sortait pour aller en ville. Tout était ouvert. Mais en même temps, cela ne relève pas seulement de Rodrigues. Ce sont des évolutions de société. Mais je dois dire que, malgré tout cela, Rodrigues reste une île ouverte et avec un grand sens de l?hospitalité.
● Depuis plus d?une dizaine d?années, Rodrigues est perçue par certains comme une terre qui a développé un fort sentiment anti-mauricien, partagez-vous cette opinion ?
Il faut voir certaines différences. Rodrigues est une île beaucoup plus créole que Maurice. Sa réalité ressemble à celle de Madagascar, de l?Afrique ou des Seychelles. Maurice a une communauté d?origine indienne beaucoup plus importante. C?est une réalité.
● Vous pensez donc que ce sentiment vient de ce fait ethnique?
Non, ce n?est pas ce que je veux dire. Il y a eu des malentendus et des accidents de l?histoire, à travers des fonctionnaires et des policiers mauriciens qui sont venus à l?époque. Ainsi que certains administrateurs de Rodrigues qui ont vraiment mal fait leur travail, qui ont eu des comportements de petits colons. A partir de là, il y a eu une certaine réticence? Vous savez, entre toutes les îles il y a des petites frictions? Regardez Maurice et la Réunion. Je suis trop jeune pour avoir connu ça, mais j?ai entendu parler de certaines campagnes anti-mauriciennes qui avaient été menées. Il faut remonter dans notre histoire, depuis 1976 avec le PMSD et la création de l?OPR. Dans les réunions privées, on disait ces choses. Le PMSD de l?époque a négligé Rodrigues. L?OPR est venu remplir un vide avec un discours nationaliste qui disait notamment : ?Il faut mettre les Mauriciens dehors?. C?est à partir de là qu?il y a eu ce qu?on peut appeler des campagnes anti-mauriciennes. Ce qui a été dit a été dit. Cela fait partie de notre histoire.
● Qu?apporte le Mouvement rodriguais dans le contenu de son message qui soit différent du sentiment nationaliste prôné par l?OPR ?
Le MR a un discours différent. Il veut que le Rodriguais réussisse dans ce qu?il entreprend et il faut mettre tout en place pour que cela se traduise dans les faits. Je veux dire sur le plan économique. Il faut que le Rodriguais réalise que, comme tous les gens de la terre, il vit dans un village global et que c?est une réalité. Il faut prendre des initiatives, aller de l?avant, ne pas attendre. Ce qui change, c?est que nous ne disons pas seulement aux Rodriguais de se prendre en main, mais nous leur donnons les moyens de le faire. Nous allons donner aux gens la possibilité de devenir propriétaires de leur bail résidentiel. C?est une grande émancipation? Une révolution. Cette étape doit être franchie. Combien de temps les gens vont-ils continuer à louer les terrains du gouvernement ? Il faut une réforme foncière à Rodrigues pour que les gens deviennent propriétaires. Il y a beaucoup de poches de pauvreté chez nous. Et il faut que ces gens puissent avoir une petite maison. Sans discrimination politique. Sur la base de critères stricts. Il y a eu un ras- le- bol avec l?OPR justement à cause de cet interventionnisme sur tout ce qui se passait. Et non plus aussi de grands discours tous les matins à la radio pour dire aux gens ce qu?il faut faire ou ne pas faire. Du moment que les gens restent dans les limites de la loi, ils doivent être libres de faire ce qu?ils veulent. Assez de discours moralisateurs, assez de discours pastoraux.
● Vous évoquiez l?autre jour sur Radio Plus, la fermeture assez brutale d?une boîte de nuit connue dans l?île. Les raisons évoquées pour cette fermeture ne sont pas les vraies selon vous ?
Il y a un célèbre guide touristique de France, Le Petit Fûté qui, en venant à Rodrigues nous a demandé pourquoi Venise Night Club a fermé ses portes. La fermeture s?est, en effet, faite sur des bases pas claires. On a dit que les toilettes n?étaient pas assez propres, qu?il n?y avait pas de carreaux céramiques? Alors qu?à Grand-Baie, il y a un bar avec du sable sur le sol. Il y avait un désir de ne pas voir des bars ou des boîtes de nuit. De ne pas voir les jeunes y aller.
● C?était contre la morale de voir des jeunes aller en boîte ?
Il faut poser la question aux gens qui ont décidé cela. Nous subissons les reproches des gens qui visitent Rodrigues et qui nous disent que, le soir, ils ne peuvent rien faire. Auparavant les Rodriguais organisaient des bals à tour de rôle. Tout cela est mort aujourd?hui. Il faut relancer tout cela. Rodrigues doit retrouver cette âme d?antan où on pouvait danser sans se soucier du temps et de rien d?autre?
● Rodrigues reste-t-il cette île vivant en dehors du temps ?
Je crois que oui. C?est toujours le cas. Nous vivons hors du temps. Moi-même, bien que je sois Chef commissaire, j?aime prendre mon temps. Je peux regarder la mer comme ça sans rien faire. Quand le travail est fini, je peux appeler mon ami et aller à la pêche, un des passe-temps que j?aime le plus. Le Rodriguais a une notion du temps très particulière. Et si vous ne comprenez pas cela, vous ne pouvez pas tout comprendre. Ce serait regrettable que les Rodriguais perdent ce rythme et cette habitude par exemple de dire bonjour à tout le monde quand on se croise.
● Le développement que vous demandez pour Rodrigues ne risque-t-il pas justement de faire disparaître cette relative tranquillité ?
Le grand défi et cela a été le thème même de notre plan quinquennal, c?est justement la conservation de ce difficile équilibre entre développement et authenticité. C?est là toute la difficulté de la politique. Et je crois que c?est possible. Les grandes études sur le développement économique le montrent clairement : on ne peut pas mesurer le développement d?un pays uniquement avec l?augmentation du Produit National Brut. Quand on a plus d?argent, on n?a pas forcément augmenté sa qualité de vie. Si on gagne plus d?argent, mais que l?air est pollué, que la mer est morte, que les parents n?ont plus le temps d?être avec leurs enfants, qu?il y a des embouteillages partout, peut-on dire que l?on vit mieux ? Le vrai développement, c?est la préservation de cet équilibre. L?UNDP a inventé le human development index et ce n?est pas pour rien?Il y a des modèles qui ont réussi. Je pense aux pays nordiques, comme la Suède par exemple, qui a vraiment su trouver l?équilibre entre le développement humain et économique. Nous devons le réussir à Rodrigues. L?île n?est pas grande, nous ne sommes pas nombreux. Notre plus grand défi, ce sera le combat contre la pauvreté. Les gens ont des difficultés à trouver des choses de base : manger, payer sa location. Il y a des poches d?extrême pauvreté à Rodrigues. Je ne vais pas les citer par respect pour les gens qui y habitent, mais ces lieux existent. Et ces personnes n?ont pas d?alternative pour le moment. Il n?y a pas assez de création de richesse, d?emplois à Rodrigues.
?Je vous dis ce que sera l?avenir pour Rodrigues : le ciel est clair, il y a du vent, la mer est calme, on pousse vers le large??
● Comment réagit le lauréat diplômé en économie devant ces terribles vérités ?
Je connais la vérité des choses. Je viens d?un milieu pauvre. Et comme homme politique, je suis allé partout à Rodrigues, dans toutes les maisons, là où on voit la vraie vie. Nous avons rencontré des gens qui sont venus nous parler de leurs difficultés. Croyez-moi, je suis conscient de ces énormes difficultés. Tous les élus de notre côté sont accessibles. Nous sommes disponibles. Quelquefois nous n?avons pas les moyens, mais déjà il y a l?écoute. C?est important pour commencer. Mais cela ne suffira pas.
● Pensez-vous que la fonction publique à Rodrigues freine le rythme du développement ?
Non, on ne peut pas le dire en ces termes. Mais je crois que la fonction publique est appelée à devenir efficace. A offrir value for money. Et nous avons commencé à réformer. A bouger des gens qui étaient là depuis plus d?une dizaine d?années et qui ne faisaient pas leur travail comme il se doit. Parfois on paie les gens, des travailleurs manuels par exemple, ils arrivent à 7 heures et ils repartent à 9 heures. Ils ne font pas grand-chose. Le grand problème de la fonction publique à Rodrigues, c?est la productivité. Et je vais m?atteler à cette tâche dans les 5 ans à venir.
● Il y a une trentaine d?années, Rodrigues était décrite comme le grenier de Maurice tellement était riche sa production agricole. Aujourd?hui, ce n?est plus le cas. Quelle sont les raisons de cette chute de production ?
Nous n?avons même plus les moyens d?être notre propre grenier aujourd?hui. Il faut voir les choses dans leur perspective. Nous étions une population agricole : pêcheurs, fermiers. Il y a eu deux raisons à cette chute de production. D?abord l?érosion naturelle qui a suivi les grandes sécheresses des années 70. Tout était brûlé. Et beaucoup de Rodriguais ont dû abandonner l?élevage. Et à travers des schemes, les gouvernement successifs ont employé ces personnes comme des laboureurs fonctionnaires. Nous n?avons jamais pu, depuis, retrouver ce niveau de production. Et puis, il y a eu négligence politique. Il n?y a jamais eu de vision. Il y a eu des mesures piece meal. S?il y avait eu une stratégie pensée de développement, aujourd?hui nous aurions dû avoir une flottille de bateaux de pêche. Nous n?en avons pas. Notre port de pêche est obstrué par la boue. Nous avons un seul quai. Il y a quinze ans si on avait décidé de développer la pêche, je pense que cette industrie aurait employé aujourd?hui 2 à 3 000 personnes. Nous n?avons pas eu à Rodrigues ce policy frame work que Maurice a appliqué.
● Avec l?autonomie aujourd?hui tout est possible ?
Je trouve que les mots décentralisation politique sont plus justes que autonomie. Le mot autonomie est un slogan. Il y a eu une décentralisation politique, cela c?est une réalité. Le pouvoir a été dévolu à l?Assemblée régionale de Rodrigues. Le processus de l?autonomie n?est jamais terminée. Il faut encore d?autres étapes pour arriver au bout.
● Pouvez-vous détailler ces étapes ?
Avant de demander des étapes, il nous faut essayer de nous structurer nous-mêmes. Aller vers cette indépendance économique. Pouvoir faire notre propre budget, décider de ce que sont nos priorités, pouvoir raise fiscal revenue, revoir certaines lois nationales qui s?appliquent à nous et qui, comme je vous le disais, ne sont pas toujours appropriées. Je pense à la loi concernant les pêcheurs. Une décision a été prise concernant l?allocation de mauvais temps des pêcheurs. Cette loi appliquée a divisé l?île en 4 zones et à partir de ces critères, les pêcheurs de 2 zones n?auraient rien reçu comme allocations. Serge Clair a eu à faire face à une révolte et il a été même agressé. Rodrigues est un pays assisté. Mais je dois corriger et dire que nous ne sommes pas un pays. Nous sommes une île qui fait partie de la République. Il nous faut être moins dépendants et plus productifs.
?Je pense plutôt à un modèle de style de la Principauté d?Andorre qui se trouve entre l?Espagne et la France. Mais pour cela, il faut qu?il y ait une volonté de la part de la République de Maurice tout entière. Rodrigues toute seule ne peut pas se lancer dans un tel projet sans le soutien du gouvernement de Maurice?.
● Il y a presque 40 ans, Sir Gaëtan Duval déclarait dans un entretien qu?il caressait l?idée de faire de Rodrigues la ?Monaco? de l?océan Indien? Idée saugrenue comme le disaient ses adversaires de l?époque ?
Je crois que c?est faisable. Et même souhaitable. Je pense plutôt à un modèle de style de la Principauté d?Andorre qui se trouve entre l?Espagne et la France. Mais pour cela, il faut qu?il y ait une volonté de la part de la République de Maurice tout entière. Rodrigues toute seule ne peut pas se lancer dans un tel projet sans le soutien du gouvernement de Maurice. Je crois que nous avons le soutien total du gouvernement, mais il nous faut le convaincre sur certains dossiers. J?imagine très bien Rodrigues une île hors taxe, touristique avec un attrait de shopping. Je propose, par exemple, que l?on élimine la VAT totalement à Rodrigues. Elle rapporte quelques millions et quand on l?enlève, le bénéfice d?un pouvoir d?achat augmenté des Rodriguais compensera largement la TVA dans les caisses de l?Etat. Et seul l?Etat mauricien peut décider de cela. Quand j?explique cela aux Rodriguais, comment nous pouvons changer notre destin et devenir l?Andorre de l?océan Indien, je vois le rêve dans leurs yeux. Les Rodriguais vont suivre, je le sais. Il y avait ceux qui attendaient que la pluie tombe ; nous nous sommes plutôt du genre à chercher comment faire pour provoquer la pluie.
● Vous dirigez une île politiquement séparée en deux. Que répondez-vous à ceux qui pensent que le temps de la grande réconciliation est venue ?
Il n?y a pas eu de guerre, on ne peut donc pas parler de réconciliation. Nous nous opposons sur des idées différentes. Cela s?appelle démocratie tout simplement. Et il n?y a rien de plus normal. Certaines personnes ont apporté leur contribution, le peuple leur a demandé ensuite de partir, voilà, c?est la vie? C?est un cycle. Mais je compte sur eux pour faire l?opposition.
● On dit de vous, dans certains milieux, que vous êtes un violent?
Je n?ai jamais frappé ni tué personne. Je n?ai jamais été condamné. Je réagis devant l?injustice. Mais cela fait partie d?une campagne de dénigrement contre ma personne. Cela ne me gêne pas tellement, connaissant mes adversaires. Je vous dis ce que sera l?avenir pour Rodrigues : le ciel est clair, il y a du vent, la mer est calme, on pousse vers le large?
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