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Le temps du partir
<B>● Qu?est-ce qui pousse un jeune de vingt ans à quitter son pays il y a 42 ans pour aller vivre l?inconnu en terre australienne. Besoin d?aventure ?</B>
Pas du tout. Beaucoup plus simple et plus pratique que ça. J?ai quitté Maurice le 6 septembre 1962 et les raisons sont : pas de travail, aucun débouché. Je faisais des petits boulots à gauche et à droite. Aucun travail fixe. Vous savez, j?avais l?impression aussi de perdre mon temps. J?ai redoublé les classes à la School (Collège Royal de Port-Louis) car j?avais auparavant été au collège Léoville L?homme. Ce n?était pas vraiment grandiose comme éducation. Mais mon père venait de mourir, j?avais 12 ans je n?avais pas le choix. Et quand je suis entré à la school je n?avais pas le niveau. Mais j?ai travaillé et j?ai bien passé ma senior. Mais au moment de faire le HSC, le recteur, M. Pouzet m?a dit qu?il me fallait partir car j?allais être overage. Je l?ai supplié de me laisser rester mais il n?a rien voulu entendre. Ne serait-ce qu?en lower six, il n?a pas voulu non plus. Je suis donc parti. Et autour de moi, dans le pays, il n?y avait aucun travail.
<B>● Que fait-on à vingt ans sans travail ? </B>
On cherche de petits trucs. Je suis entré chez Emmanuel Cadet, une maison de commerce. A cette époque on prenait les commandes des commerçants par téléphone. Et puis je prenais ma bicyclette et j?allais faire signer les bons de commande par les commerçants que j?allais chercher dans les rues de la capitale. Comme tous les noms de Chinois se ressemblaient, j?y passais beaucoup de temps. Je revenais avec les commandes écrites et signées. Voilà le seul travail que j?avais trouvé. Et j?avais de la chance. Après quelques mois - ce travail était temporaire - je suis parti à Argy, près de Flacq, travailler comme employé saisonnier dans une balance qui pesait les charrettes de cannes à sucre.
<B>● Quelle image gardez-vous de cette île Maurice d?il y a 42 ans ? </B>
Pas un pays difficile à vivre. Mais sans job. Et comme j?allais me marier, il fallait que je pense à mon avenir. Voilà comment se présentaient les choses.
<B>● Ce n?est pas facile de prendre la décision de tout quitter à 20 ans? </B>
Pas vraiment difficile. Beaucoup de Mauriciens partaient pour l?Angleterre et quelquefois en France. Je me suis dit : s?ils partent tous là-bas, ça va finir par causer des problèmes. Et j?ai fait un peu de recherches. J?ai acheté un livre sur l?Australie et tout de suite, ça m?a plu. Mais ce n?était pas facile non plus.
<B>● Vous arrivez sur l?immense terre australienne, dans la ville de Perth, avec une jeune épouse. Vous avez tous les deux vingt ans? ça se passe comment ? </B>
Mal ! Là-bas non plus il n?y avait pas de travail. Et personne n?a la tête à s?occuper des nouveaux arrivants. On est en plein Jeux du Commonwealth et on ne parle que de cela. Nous avons passé 23 jours à Perth et puis nous sommes partis à Sydney. J?ai fait des ?applications? pour 7 jobs. Et j?ai eu les 7 ! Mais comme je n?avais aucune idée pour savoir lequel était le meilleur, j?en ai choisi un au hasard. Il payait moins, mais les bureaux étaient en centre ville. Me voilà donc clerk chez Walton Stores à Sydney. Il n?y avait personne pour m?aider, pas le moindre Mauricien à l?horizon. Car il n?y en avait presque pas à l?époque. C?était vraiment très difficile.
J?étais marié, il fallait trouver une maison car nous avions déjà une petite fille qui était née à Maurice. J?ai été parmi les premiers Mauriciens à partir en Australie. Tout se passait bien, mais en Australie, les gens n?étaient pas vraiment helpful. Ils ne viennent pas vous dire comment faire telle ou telle chose. Il faut sans cesse demander. Et comme j?étais timide, ce n?était pas facile. Je me rappelle, en revanche, que nous avions une voisine qui nous aidait beaucoup? Mon épouse attendait un deuxième enfant?
<B>● Si je vous pose la question 42 ans plus tard : avez-vous eu raison d?émigrer ? </B>
Oui, je suis content de mon choix. Mais nous sommes tellement contents de revenir. Maurice reste mon pays, même si j?ai habité plus de temps en Australie qu?à Maurice. Ici, j?ai mes souvenirs. C?est mon pays ! En Australie je vis?
<B>● ? et ici vous existiez ? </B>
Non, vous êtes dur ! Je n?irai pas jusque-là. Mais ici il y a cette atmosphère que j?aime, je ne sais comment vous dire cela... C?est sans doute ce qu?on appelle son pays. Je retrouve la famille? Là-bas tout ça vous manque. Les amis aussi, ce n?est pas pareil.
<I>?Un Mauricien à Maurice et en Australie, ce n?est pas la même chose. Le Mauricien, c?est d?abord un sens du ?friendliness? ça paraît bête à dire, mais c?est vrai que ce peuple a un sens de l?accueil et un sens de l?amitié qu?on ne voit pas partout.?</I>
<B>● Après 42 ans, vous n?avez pas d?amis en Australie ? </B>
(Silence) Si, quand même? Les enfants sont mariés à des Australiens et nous avons quelques amis. Mais comment dire, ce n?est pas pareil? Ils ont d?autres habitudes, d?autres coutumes. Ce n?est pas la même chose. Par exemple, le père de mon gendre et moi, on ne se rencontre qu?au supermarché et on se salue comme deux personnes qui se connaissent? c?est tout. Ici, le beau-père de ma fille et moi, on se fréquenterait sûrement. Ce serait comme la famille. Là-bas non? Tout ça est un peu froid, distant. Par contre, j?ai un beau-frère, un Australien, mais je peux dire qu?il est presque Mauricien. Amical, le contact facile. Pas comme les Australiens?
<B>● Qu?est-ce qui fait que vous êtes content d?avoir émigré en Australie malgré cette incompatibilité de caractères??</B>
Sur le plan professionnel, c?est un pays qui laisse toutes les opportunités ouvertes. Quand nous avons commencé, nous avons acheté une petite maison et nous avons eu une grande aide du gouvernement. Nous avons pu progresser : j?ai pu poursuivre mes études. L?éducation était gratuite. J?apprenais le bookkeeping dans un Technical College pour avoir un job. Nous avons commencé à nous débrouiller. Mais ce n?est qu?en 1974 que je suis entré à l?université pour étudier. A la demande de mon patron qui m?a dit : ?Faites -le et vous aurez un bon job chez nous?. J?ai suivi ses conseils. Mais quand j?ai terminé mes études, il était parti pour cause de maladie et le nouveau patron ne voyait pas les choses comme lui. C?est alors que j?ai décidé de travailler pour moi-même. Je me suis installé comme expert-comptable et conseiller fiscal et financier. J?ai travaillé chez moi.
<B>● Le succès était au rendez-vous?</B>
Ah oui ! J?ai commencé avec une trentaine de clients et quand j?ai vendu récemment mon business au fils d?un ami, j?avais 1 480 clients ! Voilà comment ma carrière s?est terminée. Je faisais de la comptabilité de société mais aussi pour les individus et je donnais des conseils pour les investissements. Voilà ce que je veux vous dire : l?Australie permet aux self-made men de trouver leur place, de réussir. Les opportunités de progresser, si vous êtes un bosseur, sont infinies. Les Mauriciens qui arrivent aujourd?hui ont encore plus de chance. C?est moins dur dans la mesure où ils sont soutenus par cette nombreuse communauté mauricienne qui est déjà là. Et ils sont nombreux à réussir.
<B>● La communauté mauricienne d?Australie conserve-t-elle les clivages ethniques qu?elle cultivait à Maurice ? </B>
Non, je ne trouve pas. Au contraire, je me rends compte qu?ils sont très solidaires entre eux. Quand on fait un fund raising pour la SACIM ( Society for the Aid of Children Inoperable in Mauritius) les Mauriciens se sentent concernés et ils sont là pour aider. Il faut le dire aux Mauriciens d?ici. En Australie, les Mauriciens sont très bien vus et ont une excellente réputation. Ils sont sympathiques, sont très ouverts sur la culture des autres et sont en plus, de rudes travailleurs en général. La plupart des Mauriciens réussissent. Vous savez, il y a quelques années, il y a un maçon mauricien qui est venu en Australie et qui a fait fortune dans la construction des piscines. Sa propre maison avait fait la une des Home magazines? Il avait construit une maison en pierres, ce qui est peu courant en Australie. Cette maison était devenue un modèle. Dans tout pays, il y a deux faces. Quand on est en Australie on se rend compte qu?il est plus facile de réussir. C?est ce qui est agréable dans ce pays. Professionnellement, j?ai pu réussir ce que je voulais.
<B>● On parle souvent de l?adaptation culturelle comme d?une difficulté? Cela a été le cas pour vous ? </B>
Ce qui nous rassemble et cela est d?une grande importance, c?est par exemple de continuer à tout prix de parler français. Nous continuons à le pratiquer entre nous, dans la famille. C?est important de garder notre langue. Même après 40 ans. Et nous aimons parler le français. J?ai mis une grande parabole qui nous permet de regarder les programmes de TV5. Certains programmes du Vietnam et de Chine aussi sont en français. A Sydney par exemple, il y a une vingtaine de chaînes en français. Je continue à regarder des choses comme Questions pour un Champion.
<B>● Vous avez beaucoup voyagé. N?avez-vous jamais, au cours de ces voyages, voulu vous établir ailleurs ? </B>
Non. Pourtant, nous avons fait l?Amérique du Nord, l?Asie, l?Europe, l?Afrique, mais nous n?avons jamais eu envie de nous installer ailleurs. En Australie, nous aimons le climat, sur le plan de la sécurité c?est bon, et puis tous nos enfants y habitent? Et ça c?est important. On s?y sent bien.
<B>● On entendait souvent des Mauriciens dire qu?ils partaient ?pour l?avenir des enfants? et une fois arrivés là-bas, après quelques années, les enfants partaient et les parents se retrouvaient seuls?</B>
Oui, c?est vrai. C?est souvent arrivé. Selon moi, il y a des Mauriciens qui n?auraient pas dû quitter Maurice. Ils avaient de bons jobs et ils auraient dû y envoyer seulement les enfants. Mais vous savez, le jugement de chacun est personnel. Mais il faut le dire d?une manière générale, ceux qui sont partis sont bien en Australie. Mais nous gardons toujours cette attache forte avec Maurice. Notamment avec la nourriture. Quand on fait une fête par exemple et que l?on demande à chacun d?apporter quelque chose, vous pouvez être sûr que tous porteront des plats mauriciens. Alors que personne n?a précisé quel type de nourriture il fallait apporter. Cela veut beaucoup dire?
<B>● Dans la grande migration vers l?Australie, ils étaient nombreux, dans les années 70, à partir en raison de ce qu?ils appelaient ?la peur de l?hégémonie hindoue?. Ont-ils gardé cette idée de Maurice ? </B>
Je ne peux pas vous le dire. Pour moi, cela n?a pas été le cas. Je suis parti en 1962 avant l?indépendance. Et partir, c?était trouver du travail pour mon avenir. Pour répondre à votre question, je pense que ceux qui sont partis pour cette raison l?ont oubliée une fois arrivés en Australie. Et puis, il faut dire qu?il faut travailler dur et au début on oublie tout ce qu?il y a derrière.
<B>● Avez-vous, au cours de votre longue carrière, ressenti ce qu?on appelle le racisme à l?égard des étrangers ? </B>
(Silence) Oui, il existe comme partout ailleurs. Mais ce n?est pas omniprésent. Au travail par exemple, c?est vrai que j?ai ressenti que l?on gardait certains jobs pour les Australiens. Une certaine préférence leur est accordée. C?est une des raisons pour lesquelles je me suis mis à mon compte. Il y avait un job de comptable, j?avais mon degré d?université et on ne me l?a pas donné.
<B>● Quand vous avez le mal du pays - ce qui a dû sûrement vous arriver en 42 ans - qu?est-ce qui vous manque de Maurice ? </B>
Les paysages? L?affection, l?accueil, la chaleur humaine? En Australie, on des contacts, mais pas de liens comme ici? Quand je suis à Maurice, je regarde la montagne du Corps de Garde et je me dis : c?est ?ma? montagne. Je suis né presque au pied du Corps de Garde et elle est à moi. Je reviens aussi pour voir et sentir des choses aussi simples que cela. J?ai vécu 25 ans ici. C?est toute ma jeunesse que je revois. La fermeture du chemin de fer par exemple. Je revois ici tant de choses de ma jeunesse et c?est très agréable.
<I>?En Australie, on des contacts, mais pas de liens comme ici? Quand je suis à Maurice, je regarde la montagne du Corps de Garde et je me dis : c?est ?ma? montagne. Je suis né presque au pied du Corps de Garde et elle est à moi. Je reviens aussi pour voir et sentir des choses aussi simples que cela.?</I>
<B>● Vous n?êtes pas de ceux qui ont la nostalgie triste?</B>
Pas du tout. Je suis heureux de voir et de vivre tout ça quand je suis à Maurice. Cela fait cinq ans que je n?étais pas revenu. Mais c?est rare. Quelquefois nous sommes même revenus deux fois en une année. Je suis venu pour voir les parents et j?ai été invité à deux mariages. Il fallait donc revenir. Quand je suis parti, ma mère et mon frère sont restés ici. Maman était très triste de me voir partir, mais, en même temps elle m?avait dit qu?elle viendrait me rejoindre. Et effectivement, je l?ai fait venir. C?était ma responsabilité de fils aîné. Mon père est mort : j?avais douze ans et ma mère a dû beaucoup travailler et a beaucoup souffert pour nous. Elle cousait la nuit? Et un jour, elle est venue en Australie. Et je vous le dis : je n?ai jamais vu quelqu?un s?adapter aussi facilement en Australie. C?était incroyable ! On aurait dit que c?était son pays. Et elle est morte là-bas. L?idée était de l?aider, mais c?est elle qui nous a aidés. Elle a voulu aller travailler, elle l?a fait dans une usine de chemises. C?était extraordinaire de voir ça.
<B>● Sait-on mieux ce qu?est un Mauricien quand on est resté loin du pays pendant quatre décennies ? </B>
C?est une question très difficile? Un Mauricien à Maurice et en Australie, ce n?est pas la même chose. Il change. Le Mauricien, c?est d?abord un sens du friendliness ça paraît bête à dire, mais c?est vrai que ce peuple a un sens de l?accueil et un sens de l?amitié qu?on ne voit pas partout. Vous croisez un Mauricien dans la rue, il vient vers vous, vous touche, vous dit bonjour, vous serre les mains avec force? Un Australien vous regarde de loin, lève une main et dit Hello, how are you ! Rien de plus. Ici, il y a la chaleur humaine. La culture mauricienne est gaie. Le Mauricien aime danser, manger, rire, recevoir les amis. Et puis, dernière chose importante : les Mauriciens ont des manières, de bonnes manières. Et les Australiens apprécient beaucoup cela.
<B>● Cela se perpétue-t-il avec les Mauriciens de la deuxième génération, ceux qui sont nés en Australie ? </B>
Sur le plan de l?affection, des manières, sur ce qui est l?essence du caractère mauricien, non. Ils sont toujours pareils. Mais leur réalité est différente. Ils sont aussi de culture australienne. Mais l?essentiel est resté. Je suis très heureux par exemple de voir mon petit-fils, qui a 17 ans, et qui est Australien, m?embrasser pour me dire bonjour. Ce sont des choses simples qui veulent dire qu?il y a quelque chose qui s?est transmis. Mes enfants, qui sont nés en Australie disent, quand on leur demande leur nationalité, qu?ils sont Mauriciens. J?ai gardé mes deux passeports. Ceux de la deuxième génération, ils viennent à Maurice comme des touristes. Ils vont à l?hôtel. Ils voient Maurice comme une destination touristique, mais avec une attache affective particulière.
<B>● Six ans après avoir quitté Maurice, vous entendez la nouvelle: votre pays est indépendant. Que ressentez-vous ? </B>
Il faut dire qu?à l?époque, vous n?aviez pas les communications d?aujourd?hui. Je travaillais matin et soir, on luttait pour faire sa vie et on n?avait pas vraiment le temps de penser à Maurice. Ce n?est que quand on a été un peu plus à l?aise sur le plan financier qu?on a commencé à s?intéresser à Maurice, à vouloir revenir. C?est après 22 ans, en 1984, que nous sommes revenus pour la première fois à Maurice. J?ai trouvé que tout avait changé. Sauf les routes et les petits magasins en bois de Rose-Hill? J?ai été agréablement surpris. Je trouve même aujourd?hui que la société mauricienne n?a pas beaucoup changé dans le fond. Certes, elle est devenue un peu plus matérialiste, il y a un peu plus de bruit, mais le Mauricien que je croise dans la rue est resté le même à mes yeux. L?essentiel n?a pas changé. Je suis resté lié à Maurice et une des manières de continuer, c?est de m?intéresser à l?histoire. C?est en Australie que je me suis mis à m?intéresser à l?histoire de Maurice : Toussaint, Chelin, Teelock, De l?Estrac. J?ai même des registres paroissiaux des premiers Mauriciens compilés par Béchet. Je continue de suivre la littérature mauricienne. Ah oui, Maurice reste mon pays !
<B>● Où aimeriez-vous reposer à la fin de votre vie ? </B>
Je vais finir les jours en Australie. Mais à ma mort, pour mes cendres j?aimerai qu?une moitié soit en Australie, à Perth à côté de ma mère et l?autre moitié ici, au cimetière de Mahébourg, là où toute ma famille est enterrée. Je resterai un homme de double nationalité jusqu?au bout.
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