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Sacré-Coeur mo capitaine

24 août 2006, 20:00

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● Alors Michel Legris, qu?est-ce que ça dit, la vie ?

Ma vie ? J?ai bientôt 75 ans et tout se passe comme il faut. Regardez celui-là, il nous regarde : vous le voyez, là ? (Il montre un tableau du Sacré-C?ur de Jésus au-dessus de la porte du salon). Tout est avec lui. Je le laisse s?occuper de tout et moi je m?occupe du reste !

● Vous vous connaissez bien depuis longtemps ?

Oui, c?est une vieille histoire ça ! On se connaît depuis que mon père m?a montré l?Au nom du père. Depuis mon baptême. Mais c?est dommage que je n?aie pas pu aller trop longtemps à l?école. Donc je n?ai pas pu savoir plus sur lui. J?ai quitté l?école en first, j?avais été blessé et j?ai dû m?absenter quelques mois. Quand je suis revenu, on m?a foutu dehors ! Je suis resté à la maison et j?ai travaillé avec Papa qui était cordonnier. J?ai appris ce métier. J?ai tracé ma vie. Je suis entré sur la sucrerie Médine pour travailler : j?avais douze ans. J?ai grandi là. On me cachait quand les inspecteurs du travail passaient. Je gagnais Rs 1,35 par jour. Je travaillais de six heures du matin à six heures le soir. Je faisais de tout. J?étais manoeuvre maçon. Vous voyez cette maison où nous sommes aujourd?hui, je l?ai construite de A à Z. C?est une université ici.

● Cela veut dire quoi ?

J?ai mes huit enfants qui habitent avec moi ici, ainsi que mes 19 petits-enfants. Toutes les générations Legris sont là.

● C?est rare d?avoir huit enfants aujourd?hui !

Pour tout vous dire j?en ai eu 13 ! Le reste, banne-là ine coquin !

● On vous a volé vos enfants ?

Oui. La vie me les a volés. Ils sont morts. Certains à la naissance, d?autres plus tard. C?est le Bon Dieu qui juge cela. Donc huit me sont restés. Et on se débrouille avec ça. Mon père, lui- même, avait dix garçons et cinq filles.

● On est actif dans la famille !

Ah ça oui ! Bann-la okip l?ouvraz ! Je suis né à la rue Prince-de-Galles, à Rose-Hill. Mon père s?est marié là-même. Il avait un dépôt de charbon. Cela se vendait d?abord à la pièce puis dans de petites boîtes. Mais mon père était surtout cordonnier. Toujours à la rue Prince-de-Galles. Nous étions des locataires. Mais on s?occupait de la maison comme si elle nous appartenait. Et puis mes frères sont partis à l?armée quand la guerre s?est déclarée. Peu de temps après, moi aussi je suis parti pour la guerre. On ne peut pas dire que j?en avais envie, mais les Anglais, qui dirigeaient le pays, nous en ont obligés. Aussitôt qu?on avait 16 ans, bann-la nek cap ou ale. Les parents signaient et c?était fait. Quand je suis retourné de la guerre, j?ai commencé à comprendre un peu la vie.

● Comment était la vie dans cette Egypte où vous avez passé les années de guerre ?

Je suis arrivé en Egypte après trois mois d?entraînement à Maurice. 22 jours de bateau. On est passé par le Canal de Suez, je ne savais même pas que ça existait ! Malad papa oh ! Je ne pouvais ni manger, ni boire, je dormais toute la journée. Apre deux trois jours, tou vomi fini ! Lere là ou retourne bien. Quand nous sommes arrivés en Egypte, encore trois mois de training. Un gros fusil sur l?épaule et un gros sac sur le dos. Mais nous avons eu la chance de ne pas aller au combat. Heureusement. Ce qui était bien aussi, c?est que les Anglais là-bas vous permettaient de continuer votre métier. C?est ainsi que j?ai pu continuer mon métier de cordonnier. Je réparais les chaussures des officiers et d?autres grands dimounes. J?avais mon petit atelier et je suis resté là jusqu?à la fin de la guerre.

● Finalement, vous avez eu une guerre tranquille !

Hein, ki ou ti croire ou ! Tout ça parce que j?avais un métier. Cela m?a sauvé. Ceux qui n?avaient pas de métier bizin ale fer sentry, ale lors beat ! C?est super avec les Anglais, ils respectent votre métier, même en temps de guerre. Et en plus, nous avions la possibilité de nous perfectionner. Ils étaient très rigoureux. Là-bas j?ai aussi été à l?école. J?ai pu apprendre un peu. Il fallait savoir écrire son nom et parler quelques mots d?anglais. Et puis, nous avions notre prêtre, un Mauricien. Il y avait la messe. J?ai été me balader un peu en Egypte. C?est un pays superbe. Il y avait des canaux où les bateaux passaient en se faisant tirer par des cordes. Jamais mo ti trouve ça. Mo guette ça, mo dire mo camarad : aio mama couma dir film Marchands d?esclaves !

?Quand je monte sur scène, là je me sens comme un ?boss?. De ma bouche doivent sortir des choses qui touchent ceux qui viennent me voir. Aussitôt que je descends de scène, je redeviens un petit enfant.?

● Vous êtes content de la manière dont s?est déroulée votre vie?

Ah oui ! J?ai 75 ans, je remercie tous les Mauriciens qui ont été super avec moi. J?ai voyagé et chanté dans le monde entier : En Inde, en France, en Angleterre, à Madagascar, en Suisse, à la Réunion. Et si j?ai pu atteindre 75 ans, c?est formidable. Vous me demandez si ma vie était bien ? J?ai tout fait. J?ai coupé la canne, j?ai été cordonnier, je chante? Enfin monne bien tracé. Je gagnais Rs 5 par jour : je travaillais douze heures et j?ai nourri mes six enfants. Et jamais ma femme n?a travaillé. Elle avait tellement à faire avec tous ses enfants. Mone resi roul mo lacaz? J?ai cassé des roches à la main pour faire des macadams pour construire ma maison. J?ai des enfants qui sont policiers, foreman. Je leur ai tous donné de l?éducation alors que je n?en ai pas vraiment eu moi-même.

● Nous parlons depuis un bon moment et vous n?avez toujours pas évoqué la musique. Quand et comment fait-elle son entrée dans votre vie ?

La musique est en moi depuis très très longtemps. Depuis l?enfance. Mes frères et moi nous avions un petit orchestre qui avait pour nom Mirinda. Il n?avait pas de micros, rien. Une petite batterie, une caisse claire. C?est tout. Maintenant quand un batteur joue, ses bras font le tour du monde tellement il y a des batteries à taper! Notre orchestre avait un violon et une guitare notamment. Mais l?orchestre a été disband quand mes frères sont partis à l?armée. Puis, moi aussi? Mais en Egypte, j?ai continué à jouer dans l?orchestre de l?armée. Mon grand succès était What you?ve done to me. Mais nous jouions de tout: séga, Frank Sinatra, tou kalite. Quand je suis rentré à Maurice en 1952, j?ai quitté Rose-Hill pour Rivière-du-Rempart où j?habite toujours. Là, j?ai joué de l?harmonium dans le Raj Kissan Band et je jouais dans des gamats. Et puis, comme je travaillais sur une propriété sucrière, j?ai pris part au concours Sugar Time. J?ai gagné le premier prix Séga en 1972. Et depuis ce jour Capitaine encore diboute ! J?ai fait trois 45 tours et bientôt je vais faire un DVD.

● Comment trouvez-vous le niveau de notre séga aujourd?hui?

Il est bon. Il est joué un peu partout dans le monde. En septembre, je vais aller chanter en Australie. Les jeunes ont changé beaucoup de choses dans la musique.

● Comment trouvez-vous Maurice aujourd?hui ?

Tout va vite.

● Cela vous fait peur ?

Je vous pose une question. Pourquoi avoir peur tant qu?il y a la terre et le soleil ? Quand la terre coulera sous nos pieds, alors nous pourrons avoir peur. Il y a un petit livre qui a pour titre Ki pou arrivé ? Si vous essayez dans la vie d?écraser les gens misères, vous serez écrasé. Quand vous leur tendez la main, vous serez bien. Celui qui nous regarde là, sur la porte du salon, il a fait tous les hommes égaux, lui ! A Maurice, nous prions beaucoup, beaucoup.

● Vous êtes satisfaits des résultats ?

La prière construit d?abord celui qui prie. Et puis les autres. Quand je prie, c?est aussi pour mes ennemis. Mais l?homme veut détruire la planète.

● Et vous dites quoi ?

Rien. Je ne peux pas juger. L?homme doit se juger lui-même. Mais il faut avoir la patience d?attendre qu?il le fasse. Parce que tôt ou tard, celui qui fait le mal sait qu?il le fait et a du mal à vivre avec. Moi je ne vais pas juger, d?abord je n?ai même pas les moyens de juger quelqu?un. Il sera obligé de le faire lui-même. Je vous parlais tout à l?heure du livre Ki pou arrivé. Personne ne veut le lire.

● Qui a écrit ce livre ?

Aio papa, li pas compran ki mo pé dire li ! Livre la pas existé ça mo capitaine. Seki éna dans ou leker dépi ou né. Ena dimoune appelle ça ou conscience. Li la meme touletan li. Ou fer bien kiksoz, ou lévé ! Ou faire move kiksoz, ou coule ! Péna sappé sa. Mais beaucoup de gens préfèrent ne pas ouvrir le livre.

● Vous parlez de ?grand dimoun?. Vous faites des tournées dans le monde entier, votre musique parle de l?âme mauricienne? Vous êtes aussi un ?grand dimoune?, non ?

Pas du tout. Je ne serai jamais enn grand dimoun. Quand je monte sur scène, là je me sens comme un boss. De ma bouche doivent sortir des choses qui touchent ceux qui viennent me voir. Aussitôt que je descends de scène, je redeviens un petit enfant. Je remercie tous ces gens qui viennent me voir.

● Comment êtes-vous quand vous devenez ?boss? ?

C?est normal de devenir boss si on fait avec amour ce qu?il y a à faire. Regardez ce photographe qui nous tourne autour en ce moment. C?est un boss. On voit qu?il aime ce qu?il est en train de faire. Eh bien, pour moi, c?est pareil. Mais Tonton Michel, reste Tonton Michel. Pour mes 75 ans, j?ai assisté à une messe puis nous avons pris une petite santé. Et j?ai remercié Celui-qui-est-sur-la-porte.

● Que lui dites-vous quand vous vous parlez ?

Aide-nous papa ! Voilà ce que je lui ai dit. Je dis ça au Père Laval aussi. S?il ne nous aide pas, nous sommes foutus. Par exemple moi, comment j?aurais pu arriver à 75 ans tout seul ? Quand un homme lit un journal, il doit comprendre ce qu?il lit. Cela me fait penser à ce que mon père disait : ?Cuit par paroles, no paroles.?

● Expliquez?

(Rires tonitruants) Cela vous en bouche un coin hein ! Les grands dimounes de lontan achetaient du poisson snoek qu?ils enveloppaient dans un journal auquel ils mettaient le feu. Vous voyez bien : un journal, si on ne sait pas lire, ne sert pas à apprendre. Il sert à autre chose. On cuit le poisson avec les paroles qu?il y a sur le journal. Enn vie koze longtemps. Si ou pa konn lire, parol pa servi narien.

● Vous êtes un nostalgique du passé?

Jamais. Si je regrettais lavi lontan, cela voudrait dire que je regrette de ne plus transporter des cannes sur mon dos meurtri, de m?éplucher les mains, de marcher sur un madrier à deux mètres du sol, de me faire piquer par des mouches jaunes, de gagner Rs 5 par jour. Il faut être fou pour regretter cela. Aujourd?hui on est mieux.

● Vous aimiez la période anglaise pré-indépendance ?

Oui mo capitaine. J?aime beaucoup ces gens-là. J?ai été en Angleterre, j?ai joué là-bas. Mais je n?aurais pas voulu y habiter. Habiter Maurice c?est enn nissa à part ça.

● ?Capav expliqué sa nissa là? ?

Ici, vous êtes libre. On mange de tout. On fait ce qu?on veut. Le dimanche Quasimodo on va à la mer. Les enfants sont là. Vous êtes libres. Et puis ne l?oublions pas : c?est un pays en paix. Si vous avez un travail pour vous faire manger et un toit, c?est super de vivre ici. On peut tracer sa vie sans avoir besoin de montrer ses misères aux autres.

● Qu?est-ce que vous considérez comme des ?misères? ?

La mort. C?est la seule misère qui existe. (Rires)

● Mais si vous croyez en Celui-qui-est-sur-la-porte du salon, vous ne devriez pas avoir peur de la mort?

Qui vous dit que j?en ai peur, mon capitaine ? J?ai pas peur. Il faut passer par là pour aller le rejoindre. Donc, je n?ai pas peur.

● Vous voyez ce monde en train de couler ?

Difficile à dire. Il y a des millions de gens qui se bagarrent dans le monde. Nous, quand on est arrivé ici, nos grands-parents coolies et esclaves ont souffert. Pourtant, regardez aujourd?hui comment il y a de la lumière dans nos yeux à tous. Nous sommes plusieurs générations plus tard et nous sommes là; nous vivons ensemble. Nous vivons comme des frères. Ce sont l?esclave et le coolie qui ont construit ce pays et lui ont donné la lumière. Après, il y a eu les autres. Un jour à Tana, j?étais à l?hôtel Hilton et je regardais les rizières et je me demandais pourquoi elles étaient abandonnées. Les Malgaches m?ont expliqué le pourquoi. C?était à cause de leur dirigeant. Un bandit. Vous vous rappelez ? Il était déjà venu à Maurice comme invité. Ici, il passe pour un grand noir, je vais là-bas et je découvre que c?est un Barabas ! Moi, j?aime être ici. Je suis heureux ici.

● De toutes les choses que la vie vous a données, à quoi tenez-vous le plus ?

Vous savez, je crois que c?est d?avoir eu des dons d?artiste. J?ai vu la vie d?une autre manière en étant artiste. J?ai des souvenirs incroyables. Partout dans le monde, j?ai été bien accueilli, mais jamais comme en Inde. Là-bas, c?est extraordinaire. Ces gens-là savent traiter les artistes. J?ai eu des frissons là-bas. Ils vous accueillent avec leur coeur. Ils aiment les musiciens. J?ai fait le tour de l?Inde en train.

● C?est quoi un artiste pour vous ?

C?est un travailleur. C?est un beau métier. Mais ici, ce n?est pas tellement reconnu. Je ne joue pas dans les hôtels parce que, souvent dans ces endroits-là, il faut faire du play-back musical. Je ne veux pas. La musique, c?est voir et entendre à la fois. C?est ça la musique. Je préfère aller jouer dans un fancy-fair ou dans un supermarché en live que de faire du play-back dans un hôtel.

?Les hommes méchants, mesquins, ?ti l?esprit,? il ne faut pas les juger non plus. Quand ils se verront eux-mêmes tels qu?ils sont, ce sera cela le plus terrible des jugements. Celui qu?ils porteront sur eux-mêmes. Nous n?avons pas le droit d?être juges des autres. Ce n?est pas notre travail.?

● A la radio, l?autre jour vous avez fait une virulente sortie contre le piratage des oeuvres musicales : quelques secondes plus tard, vous chantiez une chanson qui ressemblait beaucoup à une chanson de Salvatore Adamo, avec un texte créole.

Mama ! Ou zoreille bon, mon capitaine ! Mais bien sûr, c?est une chanson d?Adamo. Et ce n?est pas une chanson piratée ça ! Eh ou là ki ou pé dire là ? Toutes les permissions ont été obtenues de la MASA pour la reprise de ses chansons ! Et je cite les auteurs sur l?album. On ne peut pas prendre le bien d?autrui.

● Vous gagnez bien votre vie avec la musique ?

Je ne me fie pas à la musique pour vivre. Vous voyez mon établi, là? C?est ça qui me fait vivre. Je fabrique des ravannes et elles sont demandées dans le monde entier. Quand je voyage, j?en apporte toujours quelques-unes avec moi et elles ne reviennent jamais !

● Vous, qui connaissez bien l?Homme qui est sur la porte du salon : qu?allez-vous lui dire quand vous arriverez à la fin de votre parcours ?

Je n?aurais rien à lui dire, je le connais déjà. Il y a Dieu dans chaque homme. Li enn la vérité ça. Nous sommes nous-mêmes Dieu. Nos maisons sont des églises. Nous sommes nos propres dieux parce que notre salut ne dépend que de nous.

● Nous sommes nos propres démons aussi ?

Bien sûr, mon capitaine ! Là où il y a une main droite il y a une main gauche. Il faut aimer les gens qui sont bons. Les hommes méchants, mesquins, ti lespri, il ne faut pas les juger non plus. Quand ils se verront eux-mêmes tels qu?ils sont, ce sera cela le plus terrible des jugements. Celui qu?ils porteront sur eux-mêmes. Nous n?avons pas le droit d?être juges des autres. Ce n?est pas notre travail. C?est comme les hommes politiques, en campagne, ce sont des saints. Quand ils obtiennent la clé de contact, ils s?occupent de protéger les leurs. Nous sommes tous dans une même main. Il faut qu?ils le réalisent. C?est vraiment important qu?ils s?occupent de nous tous.

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