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Une Rivière de diamants Chazaliens
Il y a donc des Trust Fund qui servent à quelque chose. Même quand leurs chevilles ouvrières sont rabaissées à l?humiliant : Lève paquet allé ! Le Malcolm de Chazal Trust Fund Board en est la preuve éclatante. Il peut donc sortir quelque chose de bon de l?actuel ministère des Arts et de la Culture.
Nous devons donc continuer à croire en ce fonds. Nos gouvernements changent mais on continue de plus belle à décider et à se mettre, ensuite, à réfléchir à ce qui n?a, hélas, pas été pris en considération au préalable. Non pas qu?il faille s?émerveiller outre-mesure de la considération gouvernementale accordée à Malcolm de Chazal, comme s?il résume à lui tout seul toute la richesse inestimable de notre littérature mauricienne, vieille de plus d?un siècle.
On ne prête qu?aux riches et riche Malcolm l?est, lui le pauvre honni par une sotte bourgeoisie, n?ayant d?yeux et dieux que pour ceux qui peuvent étaler un salaire mensuel d?au moins six chiffres. Malcolm est riche de toute l?attention officielle et médiatique qu?on lui accorde exclusivement, privant du même coup nos Léoville L?Homme, nos Raoul Rivet, nos Savinien Mérédac, nos Robert Edward Hart, nos Régis Fanchette, nos Marcelle Lagesse, nos Danielle Nairac,? de l?attention que leurs écrits méritent amplement.
À Maurice et particulièrement en matière de Belles Lettres, il ne convient pas de se montrer difficiles et délicats. Nous devons savoir apprécier comme il se doit la valeur intellectuelle et littéraire que peuvent contenir même les miettes budgétaires tombant de la table des repus et autres privilégiés. L?époussette peut nous jeter, à l?occasion, de véritables diamants.
« Diamant » est le terme lapidaire qui convient pour saluer l?offre que nous fait le délicieux et prolifique Marc Serge Rivière, professeur émérite, ravissant ses auditoires universitaires tant irlandais qu?américains, australiens que mauriciens, en rééditant, pour le compte du Trust Fund précité, deux pièces de théâtre du génial et inimitable Malcolm de Chazal, Iesou et Judas, non sans avoir établi, annoté et présenté ces deux textes du dramaturge Malcolm. Disons pour faire court, que l?écrin vaut amplement les pierres précieuses que sont ces deux parures du théâtre mauricien. Cela nous permet de qualifier la production de ce Trust, que présidait la dévouée Lilian Berthelot, de? « rivière de diamants ».
Un diamant littéraire
Il faut savoir que Malcolm le Grand publie son Iesou à cent exemplaires en 1950. Il en fait de même, trois ans plus tard, pour son Judas, en prenant la peine de signaler que les cent exemplaires de Iesou sont déjà épuisés. Il serait intéressant de savoir combien restent-ils des 200 exemplaires originaux de Iesou et de Judas et combien peuvent valoir chacun des exemplaires survivant, lors d?une enchère publique à Maurice ou à New York ou encore dans une autre capitale littéraire.
C?est dire que l?occasion, qui nous est aujourd?hui offerte ? Merci Serge Rivière ! Merci Trust Fund ! ? de nous approprier ces deux chefs-d??uvre du théâtre mauricien, est pain béni et diamants tombés de la table des nantis. La place fait défaut ici pour parler des deux pièces et de la présentation que leur fait l?éminent Serge Rivière. Il ne pourra être question ici que d?une pièce.
Mais laquelle choisir ? Une déformation professionnelle, poussée à l?extrême, incite à respecter l?actualité de la semaine, et rodriguaise de surcroît, nous contraignant ainsi à préférer Judas à Iesou. C?est clair et pas autre chose. N?est-ce pas Serge ?
Le diamant littéraire qu?est Judas de Malcolm possède deux préfaces, également chazaliennes, valant largement leur pesant d?or. Dans la première, l?auteur conseille aux aspirants dramaturges :
« Oubliez-vous ! » Il nous défie de voir du Malcolm dans son Judas qui est au-delà de Malcolm. Il permet toutefois de retrouver Malcolm. Est-ce assez clair ? Suivez le cours du Pr Rivière.
Malcolm se définit comme le « préjugé » des Mauriciens, méprisé parce que pas riche, honni parce que « raté social ». Il est le mouton noir d?un blanc troupeau. Judas révèle le vrai Malcolm qu?on découvre à ses fruits. Il rappelle l?importance du verbe au théâtre. Ce verbe qu?ont Sophocle et lui, bien sûr, mais que ne possède pas l?infortuné Claudel. Le génie n?a pas besoin de talent. Son verbe lui suffit. L?inintelligence c?est l?absence du verbe. Comme le Soleil, le génie n?a nul besoin de se prouver. Il est. Cela suffit. C?est clair n?est-ce pas ?
Dans la seconde, manuscrite, Malcolm explique que Judas de Carioth est le drame intérieur de l?homme face à son destin, dont il ne connaît ni la portée, ni le sens. Suit un bref exposé de ce que le théâtre doit être. Et quand Malcolm dit théâtre, il comprend poète-créateur, défoulement par le ton, cinéma de l?inconscient, théâtre vivant parce que le spectateur devient acteur et même auteur. Il conclut magistralement : « Le théâtre n?est vivant que si toute la salle joue ».
Effets scéniques multiples
Malcolm se révèle bon dramaturge car sa pièce progresse de scène en scène, de page en page. Les effets scéniques sont multiples. Le spectateur-lecteur découvre d?abord la femme de Judas, assez énigmatique pour aimer son amant parce qu?elle le sait capable de lui ramener son mari que Iesou a converti. Nous entrons dans le mystère Iscariote par celui de sa femme.
L?amant Clophas nous introduit à Marie Madeleine, la prostituée, la reine, non pas de Jérusalem, mais de ses bas-fonds. Qui règne sur les égouts règne aussi sur la ville. Seule Marie Madeleine, pense Clophas, l?amant de Judas-so-madame, peut désintoxiquer Iscariote devenu accro de Iesou, un fana, sinon un fada du Christ, comme le dirait Pagnol. Le plan Clophas échoue car Marie Madeleine d?entraîneuse et de dévergondée se convertit à Iesou et sans doute plus durablement, plus en vérité, que Judas. Le dialogue, entre Marie la pute et Judas le traître en herbe, devient celui de la grâce divine et de la tentation démoniaque, de la volonté divine et de l?homme récalcitrant, luttant contre son Créateur et Sauveur.
Malcolm est trop intelligent pour ne pas savoir que le dilemme cornélien entre l?homme et son destin se joue en réalité sur deux plans n?ayant rien de commun. Judas doit prendre, en toute liberté, dans un temps limité, avec une connaissance inadéquate des faits et de leurs conséquences possibles, une décision pouvant le lier à jamais.
N?étant pas Dieu mais Homme, il peut se méprendre sur le sens exact de la mission de Iesou de devoir sauver de la mort éternelle et une fois pour toutes, les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Judas n?est pas une pièce indispensable dans ce plan de Rédemption universelle. Si la pièce « Judas » manque au puzzle de la Rédemption, elle peut être remplacée par le premier transfuge venu.
Mais si, comme tant d?autres, il lui plaît de jouer les renégats, nous lui laissons bien volontiers ce rôle peu flatteur mais qui est hélas celui de nous tous, chaque fois que nous trahissons ce qu?il y a de meilleur et de plus pur en nous pour nous abaisser à commettre des vilenies indignes de nous.
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