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Au nom de ses enfants

6 août 2006, 00:00

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Dans quel état seriez-vous si vous ne dormiez que deux heures par nuit ? Imaginez maintenant le résultat si vous multipliez cela par semaine, par mois, par années et par décennies. Non, ce n?est pas un calcul mathématique mais bien la réalité ! Celle de Vedi Moonian, mère courage, qui a véritablement trimé pour ses enfants. Elle a sacrifié son sommeil afin de préparer des poutous que son fils vendait de bon matin.

D?un timbre doux, ce petit bout de femme drapée dans un sari aux tons sombres, évoque ces souvenirs du passé qui lui ont permis de joindre les deux bouts et d?assurer l?avenir des enfants :

« Mo pane kapav apran lire ek ekrir. Mo ti touzour pense ki mem zafer pou arriv mo zenfan me mo finn lite pou zot kapav arrive dan la vie. »

Cette vie, justement, ne lui a pas fait de cadeau. Originaire de Souillac, Vedi perd sa maman à l?âge de deux ans. Les clichés sont troubles. Elle ne se rappelle même pas de quoi cette dernière est morte. Siven, son frère, n?avait alors que six mois.

Le père accumule des petits boulots par-ci, par-là. Les deux enfants sont ballottés entre la maison des grands-parents, celle d?une tante ou d?un autre proche. Vedi n?a pas le temps d?être scolarisée. Et puis, il n?y a pas d?argent pour l?envoyer à l?école. « La vi ti bien difficil. Nou finn passe bien miser. Pa ti kapav ale lekol. Mo ti pe rest la caz pou fer louvraz ek pou guet mo ti frere. Enn voisine ti pe appran moi coud ek brode enn ti guite », confie Vedi.

À 15 ans, la jeune fille se marie avec Soopaye, 26 ans, laboureur et habitant de Savannah. De cette union, naissent huit enfants, cinq garçons et trois filles. Mais deux d?entre eux mourront peu de temps après leur naissance.

Quelques années plus tard, Vedi retrouve son village natal, car son époux obtient un poste à l?hôpital de la localité. Mais là encore, les temps sont durs. Le chef de famille gagne à peine de quoi subvenir à leurs besoins et ne peut pas tous les envoyer à l?école. « Nou ti pe trace me pa ti pe kapav avoy Logeedassen, mo dernier zenfant, lecole. Mo ti pe saye trouve enn solisyon », relate Vedi.

C?est alors qu?elle décide d?apprendre à faire des oundés, gâteaux traditionnels à base de semoule de blé. Le processus est long. Il faut griller la semoule, la moudre dans le moulin à maïs, avant de la faire bouillir avec de l?eau. Pour en préparer 500 grammes, cela lui prend deux heures.

Le relais aux enfants

À l?époque, un gâteau lui rapporte cinq sous. Vedi en concocte une cinquantaine tous les jours. Dès l?aube, Logeedassen, son fils, met le cap sur la gare de Souillac, aux abords de l?hôpital, et hèle les passants pour les vendre. « Mo ti pe lev six di matin, li pa ti facil. Apres mo ti pe ale collez », raconte-t-il.

Les années passent et Vedi désespère. Elle réalise que les oundés ne lui sont pas si profitables, comparés aux coûts. C?est alors qu?elle apprend à confectionner des poutous, gâteaux à base de riz, avec un proche à Mahébourg. Là aussi, il faut compter des heures pour la préparation. « Mo commence okip poutou vers neuf heures a soir ler mone fini cuit manze, bizin grille, cuit, laiss fre, roule apres mette dans moule. Mo fini fer sa vers enn heure di matin. Mo dormi ziska trois heures, ler la mo leve, mo prepare, mo garçon ale vende », raconte Vedi.

Pendant trois ans, Logeedassen seconde sa mère. Il se réveille à 4 heures et va vendre les poutous. Puis, les autres enfants viennent prêter main-forte, se lèvent aux aurores et vont également aider à la vente des poutous.

La mère, elle, suit ce rythme infernal pendant trente ans et ne dort presque pas pour pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants. Certains d?entre eux font des études supérieures, alors que d?autres se construisent une belle carrière. L?un est prof, l?autre ingénieur, un autre encore inspecteur dans la fonction publique. D?autres fondent leur propre famille. Vedi est enfin heureuse d?avoir concrétisé son désir : conjurer le mauvais sort qui s?abattait sur elle depuis l?enfance.

Maintenant, elle caresse un autre rêve : fonder une petite entreprise. Dans les années 80, son père décède et lui lègue une somme d?argent. Elle l?utilise pour acheter un lopin de terre, situé boulevard Victoria, à Curepipe. Quelques années plus tard, Soopaye, son époux gagne Rs 35 000 à la loterie. Le couple contracte un emprunt et construit un restaurant. Il le nomme Le Boulevard en fonction du lieu.

Depuis 1993, celui-ci est tenu par le couple ainsi qu?un de leurs fils, Karounen. Le restaurant, qui existe depuis treize ans, peut recevoir une soixantaine de personnes et offre des plats typiquement mauriciens, chinois et indiens.

Avec le temps, Vedi a passé le relais à ses enfants. Elle contemple aujourd?hui les fruits de son si dur labeur. Mais Vedi reste, toutefois, mélancolique : « Mo bien contan zot succes mais aster la sakene ena so la vie », confie-t-elle.

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