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Les mythomanes ne sont pas des menteurs

8 juillet 2006, 00:00

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par Raj JUGERNAUTH

Dans son village de la région de Quartier-Militaire, Nadine n?était pas seulement considérée comme belle. à 19 ans, elle était grande et svelte. Un corps de déesse surmonté d?un visage angélique. De la gentillesse et de la tendresse jusqu?au bout des ongles.

On disait bien qu?elle connaîtrait un destin hors du commun avec? «un vrai prince charmant ».

Ce prince se présenta alors que toute l?île Maurice vivait en direct la première guerre du Golfe.

Un jeune homme, élégant, raffiné, sympathique, doté d?un charme fou, fit la connaissance de Nadine. Il parlait peu. Un rien de mystérieux planait autour de lui. On apprit très vite qu?il avait grandi aux états-Unis, qu?il était dans l?armée américaine, et faisait partie des troupes parties du Koweït pour entrer en Irak.

Très vite tout le monde l?adopta et l?adora. Nadine tomba éperdument amoureuse de ce jeune homme qui disait qu?il était en vacances dans son pays natal, ayant été momentanément libéré par l?armée américaine. Personne ne sourcilla quand il affirma qu?il avait le grade de colonel dans l?armée qui était en train de décimer celle de Saddam Hussein.

Il finit, sur l?insistance des parents de Nadine, par quitter son hôtel pour habiter la maison de sa future femme.

Il profita de l?hospitalité, en abusa et en moins d?un mois, délesta Nadine de sa virginité et ses parents d?une forte somme d?argent avant de disparaître.

L?affaire eut un certain retentissement lors du procès en cour. Lors des différents témoignages en cour, le public se demanda si on pouvait mentir à ce point. On restait coi devant l?esprit inventif de ce «colonel».

Des détails abondants et précis

Hormis l?énormité au sujet du grade de colonel pour un homme aussi jeune, les autres aspects de son histoire étaient si bien ancrés dans la réalité. Les menus détails de certains événements étaient si abondants, avec tant de précision qu?il était difficile de douter de ses dires.

Pravind Jugnauth, l?ex-vice Premier ministre fut l?un des avocats dans l?affaire et le «colonel» fut acquitté en raison d?une contradiction dans la déposition de la victime. Le parquet avait prématurément mis fin au procès en retirant la plainte.

Le psychiatre appelé comme témoin, ne devait finalement pas déposer. Mais pendant le «recess», il choqua journalistes enquêteurs, policiers et experts en tous genres qui toisaient l?accusé assis dans le box. Cette bête curieuse intéressait tout le monde. «Détrompez-vous, ce type-là n?est pas un menteur», lança-t-il.

«Vous voulez dire que c?est un vrai colonel de l?armée américaine», rétorqua malicieusement un chef inspecteur de police.

«Non, ce n?est pas de cela qu?il s?agit. Ce type-là n?est pas un menteur au sens que vous l?entendez. Un menteur sait qu?il ment.

Le menteur agit avec l?intention de tromper et ne confond pas le rêve avec la réalité. Tel n?est pas le cas avec votre accusé», commença par expliquer le psychiatre.

Et il ajouta : «Votre accusé est un mythomane. Il croit dans tout ce qu?il a raconté à la victime et à ses parents. Il croit qu?il est vraiment colonel de l?armée américaine, qu?il a fait la guerre du Golfe et attend qu?il soit rappelé là-bas.

Il ne ment pas pour tromper mais pour y croire lui-même.» En fait, l?accusé était poursuivi pour détournement de fonds.

Lors du témoignage de la présumée victime, il fut établi que l?argent fut remis à l?accusé sans qu?il l?ait demandé. On lui avait remis volontairement de l?argent parce qu?il avait affirmé qu?il était un peu gêné parce que la banque tardait à finaliser les documents qui lui permettraient d?attendre que sa solde de colonel soit versée à Maurice. Peu après l?acquittement, le psychiatre devait mettre la police en garde contre ces mythomanes qui arrivent souvent à berner, du moins pendant un certain temps, les enquêteurs les plus chevronnés.

«L?accusé, comme tous les mythomanes, s?est créé un monde imaginaire basé sur une imposture et une série de mensonges. Il croit fermement dans le nouveau statut qu?il s?est donné en tant qu?imposteur, c?est-à-dire un colonel de l?armée américaine. Mais attention, on peut considérer son cas comme anodin malgré tout. Il cherche simplement à être reconnu pour ce qu?il n?est pas.»

Le psychiatre finira par faire découvrir à son petit auditoire un nouveau monde peuplé de déséquilibrés psychiques, parlera de mythomanie maligne. Ceux qui en sont atteints cherchent à détruire la réputation des autres, à diffamer et à créer des rumeurs folles, soit à travers des déclarations à visage découvert soit par des lettres, soit des appels anonymes.

Les dangers de la mythomanie

C?est un médecin psychiatre qui travaillait pour la police, un certain Ernest Dupré, qui est le fondateur du concept de la mythomanie (datant de 1905).

Sa définition de la mythomanie est la suivante : «Tendance constitutionnelle à l?altération de la vérité, à la fabulation, au mensonge et à la création de faits imaginaires.»

Depuis, les recherches ont permis de définir avec exactitude les contours de cette maladie.

Ainsi, le psychanalyste Juan David Nasio affirme que «tout mensonge emporte avec lui un désir. Celui du mythomane est d?être reconnu pour ce qu?il n?est pas. Ces types d?individusdoivent se dépeindre sous les traits d?un autre pour s?accorder le droit d?exister».

La plupart du temps, c?est par le biais d?une imposture que se crée le mythomane. Il se met en scène dans des histoires souvent hors de l?ordinaire, il est colonel, agent secret, médecin, chercheur à l?OMS, pilote de chasse ou d?avion commercial, etc. Le cas le plus célèbre est celui de Jean-Claude Romand. Pendant près de vingt ans, il trompa tout le monde, sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis et sa maîtresse en se faisant passer pour un médecin et un chercheur de l?OMS. Au bout de 20 ans, alors que son imposture était à deux doigts d?être découverte, il assassina sa mère, son père et ses deux enfants à l?aide d?une carabine, Il assomma sa femme et prit du poison avant de mettre le feu à la villa qu?il occupait dans un quartier où vivaient des cadres très fortunés. Les pompiers arrivèrent à le sortir du brasier. Il survécut après un passage dans le coma. Il fut par la suite condamné par la cour d?assises.

Mais les mythomanes sont aussi autrement plus dangereux.

Leur maladie se traduit souvent par l?envoi de lettres diffamantes et la création de rumeurs destinées à détruire la réputation d?autrui.

Il faut distinguer entre le mythomane et le menteur. Il y a des menteurs invétérés qui ne sont pas des mythomanes. Car le mythomane, pour éviter les frustrations, s?enferme dans un univers factice. Un monde qu?il va créer de toutes pièces. En fait, pour lui, le réel et la fiction sont équivalents. Il y a une «jouissance particulière dans la mythomanie, se faire croire à soi-même que tous les désirs sont possibles...», écrit Catherine Marchi, psychologue clinicienne.

Les psychopathes

Le terme psychopathe entra dans le parler mauricien suite à l?examen de Jean Paul Sheik Hossen par le psychiatre Charles Yip Tong à l?hôpital Brown-Séquard en 1978.

Celui-ci, dans son rapport, affirme que Sheik Hossen est un psychopathe.

De fait, pour les psychiatres, la mythomanie se retrouve la plupart du temps chez des psychopathes ou des individus aux qualités intellectuelles médiocres.

Or, qu?est-ce que la psychopathie ?

Le Dr Yip Tong, aujourd?hui à la retraite, explique que le psychopathe est un individu impulsif, insensible, de mauvaise foi, menteur, fraudeur, égocentrique, ayant peu de jugement et une vie sexuelle impersonnelle et très instable. Tous les psychopathes ne sont pas des délinquants. Cependant, plusieurs criminels sont des psychopathes. On estime qu?ils représentent entre 18 à 40 % des délinquants.

De Sheik Hossen à Chaton

Les mythomanes ont défrayé la chronique ces derniers temps à Maurice et à travers le monde. On estime aujourd?hui que l?affaire Clearstream est le produit d?un mythomane qui n?a cessé d?inventer des histoires rocambolesques dans lesquelles il joue un rôle important.

Maurice a aussi connu ses mythomanes. En 1978, des révélations secouèrent le Parlement mauricien. Paul Bérenger accusa les autorités d?avoir incendié les locaux du journal «le Mauricien» et d?avoir planifié mort d?homme dans cet incendie.

Il jura sur la tête de son fils que tout ce qu?il disait était vrai. Ses dires étaient basés sur des déclarations que lui avait faites un certain Jean-Paul Sheik Hossen.

Il s?avéra plus tard que Sheik Hossen avait tout inventé dans cette affaire.

Plus près de nous, on a eu l?affaire Nadine Chaton qui a raconté à la police qu?elle était sur les lieux du crime quand Nadine Dantier fut violée et tuée à Albion. Un tissu de mensonges qui a finalement pu être découvert.

En fin de compte, elle dira que toute sa déclaration vient d?un rêve.

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