Publicité
Une narration architecturale inédite
par Nazim ESOOF
Dans un pays à certains réflexes étriqués, des mots suggèrent ce que certains considèrent comme péjoratif. Ce qui est beau du passé, certains vestiges, voire des monuments sont tirés de leur contexte pour être exposés comme des objets statiques. Le révisionnisme historique n?épargne même pas le patrimoine. Heureusement que des professionnels refusent de tronquer la signification des mots, le sens de l?histoire. Certaines pudibonderies font encore plus mal à la conscience contemporaine que le désespoir des valeurs ancestrales.
Donc ces maisons ou cases coloniales ou créoles nous racontent une histoire. C?est cette histoire que le ministère du Tourisme et la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA) espèrent pouvoir mettre en valeur. Pour cela, le comité travaillant sur le projet a dû consacrer plusieurs sessions avant de décider de la dénomination correcte. Finalement, les deux expressions «cases créoles» et «maisons coloniales» ont été adoptées. C?est aux participants au concours, qui sera organisé dans le cadre de la Semaine du Patrimoine, de classer ces demeures.
Ces maisons qui restent sont autant des parties de notre âme qui aspire à l?éternité.
C?est dire la difficulté dans ce pays de transcender les lieux communs et les préjugés. Pas si étonnant que cela pourront dire certains. D?ailleurs il existe un intéressant témoignage en ce sens de Jacques de Maroussem, propriétaire de la Maison créole Eurêka. Vers le milieu des années 80, les nouveaux propriétaires du domaine décident d?ouvrir ses portails aux touristes et aux Mauriciens. Du coup se pose la question de savoir quel nom lui donner? La possibilité de l?appeler maison coloniale est vite écartée car, dans un contexte socio-politique instable, cela comporte des risques. «Mais c?était également problématique de l?appeler maison créole car c?était un terme d?agacement pour les anciens propriétaires», confie Jacques de Maroussem. Illustration d?une imposture culturelle qui défie les âges et les époques.
Pourtant qu?elles sont belles ces maisons coloniales. Qu?elles sont surchargées de symboles ces cases créoles. Toutes témoignent d?une aventure qui s?appelle île Maurice. C?est comme cela qu?on aimerait raconter leurs histoires où se mêlent douceur et intrépidité, intrigues et passions, misère et abondance? Bref, un monde des extrêmes ou tout l?espace intermédiaire est autant de nuances qui habillent les sentiments humains, le vécu des hommes, la grandeur et la décadence de l?individu.
Ce sont surtout les maisons mauriciennes traditionnelles à Port-Louis qui disent toute cette histoire du pays. Voilà un monde qui n?existe plus. Voici un monde qui exprime l?urgence de la restauration. Ces maisons qui restent sont autant des parties de notre âme qui aspire à l?éternité.
Les maisons traditionnelles, c?est avant tout un charme particulier. Mais c?est aussi la marque référentielle de l?architecture mauricienne. «Elles traduisent pour moi l?intelligence thermique. La construction et les matériaux constitutifs dégagent un climat idéal à l?intérieur. Le bois restitue le climat du pays dans les meilleures conditions. Il y fait frais raisonnablement lorsqu?il fait chaud à l?extérieur et inversement», explique Emmanuel Richon, restaurateur et enseignant. La situation géographique est également déterminante. C?est ce qui explique que de nombreuses maisons coloniales à Curepipe sont surélevées par rapport au niveau du sol. On évite ainsi l?humidité.
Il y a les considérations pratiques comme celles-là. Il y a parallèlement l?obsession esthétique. De la varangue au jardin, des lambrequins aux motifs inspirés de cultures lointaines, des persiennes au «godon», la maison mauricienne dégage une poétisation bouleversante de la vie. S?y mêlent un sentiment de nostalgie permanent et la sinuosité épique du parcours humain. C?est, en un mot, le génie humain qui se donne à voir dans toute sa simplicité et toute sa splendeur.
Ce sont ces maisons, surtout celles qui se trouvent sur des domaines, qui expriment le plus des soupirs et des espoirs perdus ou éteints. Il suffit, à cet effet, d?écouter parler Jacques de Maroussem. Eurêka, c?est sa passion. C?est son amour dont l?entretien lui coûte quelque Rs 1,5 million annuellement. Charnel et mystique. On comprend alors qu?une maison coloniale peut arrêter le temps d?un homme qui malgré tout est embarqué dans la frénésie de sa vie. Dans ces maisons, la mémoire se dit constamment. Des murmures se font entendre. Des ombres passent anonymement. Dès lors la case ou maison créole ou coloniale n?est plus un musée. C?est un dire. Des paroles qui s?écoutent en se disant.
D?architecture fragile, en bois et bardeaux, la maison mauricienne traditionnelle était pourtant conçue pour résister aux cyclones. Initialement construite avec des branchages, la maison était ensuite mise sur pied avec les bambous, les palmes, du bois sec ou charpenté. Chaque maison vit selon son rythme mais surtout en fonction des moyens de son propriétaire. Car l?entretien coûte cher. Des propriétaires, véritables passionnés de leurs maisons, expliquent qu?il faut surveiller les occasions pour tomber sur de bons matériaux. Sinon, pour des pièces distinctes, on peut se porter aux maisons en ruines pour récupérer des pièces encore en bon état.
Construites par des charpentiers de marine, ces maisons ont aussi la particularité de proposer des formes de coque ou de bateau inversé. La multiplication des fenêtres est un appel à l?ouverture au monde. Et souvent, on regarde le monde sans être vu. Le souci du détail exprime la sérénité d?un rythme où émerge un lyrisme champêtre.
Le ministère du Tourisme en collaboration avec la MTPA organise la Semaine du Patrimoine, du 19 au 27 août prochain. Au départ, il était question, en ce qui concerne le patrimoine architectural, de récompenser un projet de restauration. Finalement, il a été convenu de récompenser le propriétaire d?une maison existante. Un jury composé, entre autres, d?un photographe, d?un architecte et d?un historien, désignera le gagnant. Le concours lui-même permettra la réalisation d?une publication. Les Mauriciens auront également l?occasion durant cette Semaine du Patrimoine de visiter des lieux symboliques et autres monuments gratuitement dans la majorité des cas.
«Elles traduisent pour moi l?intelligence thermique. La construction et les matériaux constitutifs dégagent un climat idéal à l?intérieur. Le bois restitue le climat du pays dans les meilleures conditions. Il y fait frais raisonnablement lorsqu?il fait chaud à l?extérieur et inversement.»
Publicité
Publicité
Les plus récents