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Accompagner le changement

25 juin 2006, 00:00

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La moins farfelue des critiques de l’opposition, à la reprise des débats sur le budget, est le risque d’une crise sociale. Y a-t-il véritablement danger que le fossé se creuse entre riches et pauvres ? L’absence, dans la réforme économique, de toute élaboration sur la politique sociale empêche d’affirmer résolument le contraire. Mais tout budget est un discours politique et à ce titre, le choix des mots comme des silences fait partie d’une stratégie. Elle est double, politique et économique.

Politique, parce que ce budget est le premier d’une série. La tactique est sans doute qu’à l’approche de 2010, année des élections, elle desserrera graduellement la ceinture pour reconquérir ceux qu’elle oblige, aujourd’hui, à des sacrifices. Pour l’instant, il s’agit de créer absolument de la richesse. Le gouvernement capitalise sur la griserie dans laquelle la population baigne encore et serre au maximum la vis. Il est confiant, il a déjà montré qu’il sait être généreux, socialiste ; à des fins politiques, il le sera de nouveau le moment venu.

La stratégie est surtout économique. Sithanen veut rompre avec l’esprit de l’assistance, avec un certain mode de pensée. Le changement de rhétorique doit refléter ce changement d’approche. Parce que la population doit être secouée, doit cesser de compter sur l’État, il lui parle un langage de dureté. Il conceptualise autrement la pauvreté. Rarement aura-t-on vu le mot « vulnerable » aussi peu employé dans un budget. Les pauvres ne le sont pas tous ; il y a parmi eux des entrepreneurs potentiels capables de s’assumer pleinement, d’être « empowered » ; il y en a qui sont victimes de discriminations, à qui un « Equal Opportunity Act » donnerait leur chance. Et il y a les autres, une minorité à aider.

Le gouvernement doit aller vite. Il ne choisit pas la posture d’autres pays, la réforme graduelle. L’Inde, en réformant en 1991, reste très sociale – « poverty » figure une vingtaine de fois au discours de Manmohan Singh – en liant explicitement le besoin de changement de direction économique à la pauvreté. Ce n’est que dix ans plus tard qu’elle interviendra sur la rigidité de la loi du travail. Mais le classement peu flatteur que lui attribue la Banque mondiale dans son « Doing Business in 2006 » – bien au-delà de la 100e place alors que Maurice se classe 23e – est sans doute la preuve que, sur le plan administratif, elle n’est pas forcément l’exemple à suivre. Plus fragilisés que l’Inde, nous ne pouvons pas y aller mollo. Cela ne devrait pas pour autant épargner au gouvernement un effort d’explication.

Le gouvernement aurait pu démontrer comment les fruits de la croissance nouvelle « percoleront » jusqu’aux plus nécessiteux ; ce n’est pas automatique. Il aurait pu mieux définir le « targeting ». Comment cette aide atteindra le pauvre ? Y aura-t-il un « Targeted Distribution System » ? Y aura-t-il des mesures pour identifier les ménages vivant au-dessous du seuil de la pauvreté ? S’il avait été mieux expliqué, ce système aurait pu être vendu non pas comme une contrainte, mais comme un souci du vrai pauvre, élevé au rang de seul bénéficiaire de l’aide publique.

Cet exercice de communication aurait rassuré. Indiquer l’échéance qu’il vise pour se permettre de plus grandes largesses au social, laisser entrevoir le partage demain des ressources amassées auraient évité sinon la crise, slogan politique à ce stade, du moins le conflit qui peut être catalyseur de crise. Car elle est mondiale. Partout, le fossé entre riches et pauvres se creuse. Les pauvres étaient au nombre de 38 millions en 1975 en Europe, ils étaient 53 millions en 1992. C’est une réalité.

Les précautions pour éviter toute crise sont prises. Une intervention sur tous les plans où la pauvreté est susceptible de s’illustrer – le logement, la terre, la formation, l’encadrement financier, le travail des femmes – est prévue. L’absence d’attention à l’éducation scolaire est regrettable. Certes, Sithanen parle de « skills », mais dans un pays qui évolue vers une société de services, être « qualifié » signifiera avoir un niveau scolaire honorable pour prétendre à des emplois à col blanc. Or, un système d’éducation qui prive de cette qualification un enfant sur deux prépare à la crise sociale. Par respect à l’esprit du « nouveau modèle économique qui prépare l’avenir », le gouvernement ne peut que revenir sur sa réforme éducative.

Mais le meilleur antidote à la crise sociale est venu en fin de semaine. Médine propose un développement spectaculaire qui comble le gouffre entre riches et pauvres à un endroit où cette différence est la plus cruelle. Il veut ériger sur ses terres désaffectées des écoles pour tous les âges, des cinémas, des universités, des parcs, des commerces, des espaces pour les bureaux, des opportunités d’emplois dans tous les nouveaux piliers. C’est là une utilisation citoyenne des terres qui a de quoi faire taire tous les oiseaux de mauvais augure. La responsabilité sociale des entreprises, c’est l’autre mouvement mondial qui avance. Diaboliser le secteur privé, c’est s’aliéner un partenaire majeur dans le combat contre les effets de la mondialisation. S’ils sont aussi courageux qu’ils le disent, les membres du gouvernement auraient dû braver les étiquettes d’hommes du privé et être présents au lancement d’un des plus importants « Master Plans » des dix dernières années.

Le vent nouveau qui modifie le mode de gouvernement et les objectifs du secteur privé devrait aussi souffler sur l’opposition. Peut-être ses balbutiements sont-ils le signe d’un acquiescement inavouable au budget – qui ne dit mot sensé, consent. Mais au-delà de la gestion de la crise à laquelle s’attelle ce gouvernement, il faudra une alternance innovante pour amener le deuxième miracle. Si tout ce que Bérenger a à offrir comme programme, c’est Ashock Jugnauth, nous avons un problème.

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