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Les deux buts de Sithanen
Il n’a pas raté le match décisif. Il a même scoré deux buts. L’exercice, aux yeux des patriotes conscients des difficultés économiques, paraît réussi. Il marque, de manière audacieuse, une rupture avec un modèle économique qui était inadapté aux réalités d’aujourd’hui, avec la fin programmée des préférences commerciales.
Le budget 2006-2007 était voué aux changements structurels. Pour sortir de l’impasse économique, Rama Sithanen a eu raison de s’attarder sur le principal problème qui plombe notre économie : le manque d’entreprises nouvelles, d’investissements privés et d’idées novatrices de développement. Et pour relancer l’investissement — et partant, accroître la croissance et créer des emplois — il n’a pas été avare en mesures d’incitation et/ou de redressement, soit une quarantaine au total.
À cet égard, l’une des mesures les plus spectaculaires prévoit que désormais tout entrepreneur — d’ici, de l’étranger ou de la diaspora mauricienne — saura en trois jours, au lieu de plusieurs mois, voire des années, s’il peut oui ou non démarrer ses opérations. Une véritable révolution mais encore faut-il arriver à la traduire dans la réalité administrative de chez nous.
L’élimination des lourdeurs bureaucratiques, longtemps souhaitée par le privé, est un atout de taille pour attirer les détenteurs étrangers de capitaux et de savoir-faire. Ces derniers pourront aussi aspirer à recruter une main-d’œuvre dont le salaire sera assujetti à la productivité et à l’efficience, comme c’est le cas dans de nombreux pays.
La réforme des lois du travail est un courageux pas en avant. Certes il faut s’attendre à ce que les licenciés de la DWC et du garage de la police, encouragés par les syndicalistes, manifestent leur colère. D’autres encore, payés des deniers publics pour meubler les éléphants blancs, vont essayer de contrer le changement, en évoquant le droit des travailleurs. Ceux-ci ne pensent en fait qu’à la protection de leurs acquis (qui datent hélas d’une ère révolue) et non pas au pays et à ses 50 000 chômeurs — ou plus — qui n’arrivent pas, souvent faute de lobby ou de formation, à trouver un emploi. Mais pour assurer la transition vers un marché du travail flexible, il faudra s’assurer de la mise en place d’un réel programme de recyclage qui pourra garantir une meilleure gestion de nos ressources humaines, qu’elles soient du privé ou du public.
Boudé par la classe syndicale et surveillé par la communauté internationale, Sithanen, on l’avait dit la semaine dernière, jouait serré. Dans l’hémicycle vendredi, il ne s’est guère gêné pour porter le maillot d’économiste libéral, sans vraiment ranger ses habits de politicien, membre de l’Alliance sociale, qui avait fait de la démocratisation de l’économie son slogan de campagne électorale.
La démocratie reposant sur l’égalité des citoyens, Sithanen a voulu démontrer l’esprit de discipline et de solidarité en « serrant la ceinture » de ses pairs parlementaires et ministres, dont les salaires seront réduits (de quelque 3,5 %) à partir du mois prochain. Mais après cette feinte symbolique, il prend les devants et institue une « Cut Waste Squad » pour surveiller ces trop nombreux fonctionnaires qui abusent des biens, des services et des heures supplémentaires, financés par le public.
Tout en coupant les dépenses de l’État, il a su démontré son désir de démocratisation, en taxant ceux qui possèdent, soit les riches propriétaires de sites de campements — et en mettant, enfin, à contribution fiscale les habitants des villages pour augmenter les revenus de l’État. Si l’ancien régime n’avait pas osé taxer le milieu rural, laissant perpétuer une vieille discrimination géographique, c’est sans doute en raison de la conjoncture politique actuelle qui est bien plus favorable à Rama Sithanen qu’elle ne l’était pour Pravind Jugnauth, ou encore moins pour Paul Bérenger.
L’actuel ministre des Finances, contrairement à ses prédécesseurs, a l’avantage de posséder non seulement les outils et le savoir-faire pour rééquilibrer les comptes publics, mais également une caution politique suffisamment forte qui lui permet de briser bien des tabous. Il taxe les ruraux, enlève les subsides sur le riz et la farine, mais il allège le fardeau fiscal de la classe moyenne et laisse intact le taux de la TVA sur les produits de consommation de base.
En revanche, il ne s’est pas hasardé à cibler ceux qui ont vraiment besoin de la pension de vieillesse et du transport scolaire gratuit, introduits de manière universelle dans la frénésie de la victoire post-juillet 2005.
Mais malgré une marge de manœuvre étroite, provoquée par l’endettement massif qui absorbe près d’un tiers des revenus, Rama Sithanen, globalement, aura réussi à marquer deux buts : le premier, un véritable coup franc, à la manière d’un libéral qui s’inscrit dans l’implacable logique du marché en se mettant au diapason du commerce international avec ses dangers et ses opportunités. Et le second, plus attendu car à la sauce travailliste, servi par le principe socialisant de redistribution de richesses.
Notre ministre des Finances se situe à l’intersection de nombreuses préoccupations publiques majeures du monde contemporain : nouvelle politique industrielle, gestion de l’innovation et sécurité domestique. Et en fin de compte, à ce tournant crucial, on a besoin d’une intelligence économique pour mener l’État, afin qu’il soit à la fois stratège et partenaire du développement. Le capitaine a montré la voie, le chemin des buts.
Mais seul il n’ira pas loin, il a besoin d’une équipe d’entrepreneurs motivée et soudée pour que Maurice puisse, elle aussi, prétendre jouer dans la cour des grands…
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