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Emmanuel Juste raconte l?avenue Mgr Leen
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Emmanuel Juste raconte l?avenue Mgr Leen
Á la mi-février 1981, Emmanuel Juste, alors rédacteur littéraire de l?express et successeur à ce poste aux poètes Pierre Renaud et Jean Claude d?Avoine, choisit sa plus belle plume et la trempe dans la poésie de son enfance vagabonde et portlouisienne. Il jette son dévolu sur l?avenue James-Leen, habile prétexte pour mélanger les bribes d?histoire à ses souvenirs d?enfant du Ward IV qu?il demeure. Cela donne une des plus belles pages de littérature journalistique, à moins qu?il ne s?agisse de journalisme littéraire. Difficile de le savoir quand on grandit, aux côtés d?Edouard Maunick, de Rivaltz Quenette, de Jean Georges Prosper, à l?ombre de Marcel Cabon.
Le boulevard Edward VII est indissociable à l?avenue Mgr-Leen, au monument de Marie Reine de la Paix, au pied de la Montagne des Signaux. L?endroit demeure un site de prédilection pour les sportifs avides de détente et de bouffées d?oxygène. Le terrain de football est grand comme un mouchoir de poche. Il s?appelle pourtant Mar del Plata.
Plus sérieusement Emmanuel nous rappelle que l?avenue Mgr-Leen s?appelait autrefois rue Commissaire. Après la mort du prélat, en 1949, les conseillers municipaux Maxime de Sornay et Gabriel Martial proposent, le 29 mars 1950, que cette rue porte le nom du huitième évêque de Port Louis. C?est chose faite le 10 août 1950. Le maire, Félix Laventure, se surpasse, fait un beau panégyrique du défunt et dévoile la plaque préparée à cet effet par M. Nankoo. On pouvait la voir jadis à l?angle des avenues La Bourdonnais et Leen. Elle nous a depuis plaqués. Disparue sans laisser d?adresse. Qui l?a prise ? Qui l?a égarée ? L?histoire ne le dit pas.
Retour à la case départ. Le poète est d?humeur vagabonde. On vous l?a dit. De la rue Brabant, il attaque la rampe. L?ascension est difficile. Le poète se transforme en botaniste et retrouve les herbes folles de son enfance : la liane de mai en joie de vivre rose, la caspienne qu?on ajoute au café, l?herbe blanche des serins, l?herbe panier des lapins, le ?calli? et son lait dangereux, la mauve avec son carrousel de frelons et d?abeilles, la haie de raquettes peut-être centenaire. Elle cache ?la vieille maison de toutes les enfances?, oubliée par le temps. Merci pour l?oubli. Emmanuel salue le réservoir Maupin, accroché en 1925 au flanc de la Montagne des Signaux. Il ?chante la sourdine des soifs d?eau claire?. Il pleure le vieux lavoir remplacé par un en béton.
L?avenue Mgr-Leen est la Liberté de la rue personnifiée. Comme un vol de gerfauts?, écrit le poète. Le journaliste corrige : comme un vol de papillons? Non? d?oiseaux multicolores? Non? ?Comme un vol d?enfants pour la grande fête des jeux?. La circulation automobile est alors inexistante. On s?en donne à c?ur joie. L?enfant pousse un pneu de voiture plus haut que lui. Il se prend pour Fangio. ?Les coureurs cyclistes passent comme des gazelles.? Ils poussent devant eux des jantes de vélo. Le meilleur sprinter gagne d?un? pneu, crevé comme la pensée de Jean Erenne. ?Et hue !... fouette cocher ! La toupie malgache s?en va valsant sur des interdits d?asphalte?. Et ces nuages qui évitent d?être broutés par les troupeaux de cerfs-volants, montant à leur assaut. La partie de ?gouli? frôle l?hystérie. Les jeunes filles en fleur font des rondes folles. Des bretteurs font un bruit d?enfer dans un bac en fer, nommé ?collecteur?.
Emmanuel hésite devant la ?frontière? : une forêt d?eucalyptus barrant la route, interdisant l?inconnu. Il revoit le terrain vague, l?arrière-cour du collège Trinity où s?entraîne la prestigieuse équipe de foot de l?Immaculée-Conception. La police y avait ses quartiers. Il reste un vieux manguier, à la retraite, après des années de bons et loyaux services. Plus loin, plus haut, la demeure du garde forestier, pleine de mystères et de frayeurs, soigneusement entretenus. Le déboisement est passé par là. Plus d?arbres. Plus de garde forestier. Demeure la maison de l?énigme. La montagne se fâche. Détache une de ses roches. Elle dévale la pente et s?écrase sur la varangue de la cabane forestière abandonnée.
Plus sérieusement, Emmannuel rappelle : Le boulevard Edward VII est inauguré en 1902. Le maire s?appelle Robert Aldor Rohan et le gouverneur, Sir Charles Bruce, l?hôte de Mohandass Karamchand Gandhi au Réduit. La promenade est agréable, avec ses allées de sable fin, ses plates-bandes chargées de fleurs de saison, son belvédère, son kiosque à musique, les concerts de l?orchestre de la police, sa pergola recouverte de bougainvillées multicolores. Le pont sur le collecteur débouchait sur le vide. Un abri recouvert de bardeaux le surmonte. Emmanuel salue ici Daniel Bijoux, un pépiniériste municipal, comme on n?en fait plus. Des pompiers municipaux, dirigés par MM. Dale et Aumeer, maître-maçon, construisent un pont pour conduire au monument de Marie Reine de la Paix. Nous sommes en 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale. Au carrefour des rues Saint-James et des Créoles (aujourd?hui Mère-Barthélemy) il y a un arc de triomphe en fer, remplacé, en 1981, par trois bornes. Il y a encore le réservoir inauguré par Alex Bhujoharry. Il a un mort à raconter. Un gardien y fait une chute et se tue. Marie Reine de Port Louis veille sur sa cité.
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