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Une éducation de qualité pour tous mais à quelles conditions ?
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Une éducation de qualité pour tous mais à quelles conditions ?
Le ministre de l?Education, avec l?aval du cabinet, a annoncé que tous les collèges d?Etat redeviendront des établissements de Form I à VI à partir de janvier 2007. Il a aussi fait savoir que neuf de ces collèges ? les anciennes star schools ? seront des collèges nationaux et accueilleront les élèves ayant obtenu les meilleurs résultats aux examens du CPE. Les autres collèges d?Etat resteront des collèges régionaux et continueront à admettre les élèves de leur région. Suite à cette annonce, plusieurs personnes ont publié dans la presse des points de vue de qualité qui montrent que cette mesure est appelée à avoir des répercussions graves sur l?avenir de notre pays. Je voudrais moi aussi apporter une contribution au débat.
Pour pouvoir apprécier ces mesures, il faut les évaluer en fonction de l?objectif majeur de la réforme de l?éducation telle qu?elle a été voulue par les gouvernements successifs : abolir le rat race dans le concours du CPE et rendre aux enfants la possibilité d?être vraiment éduqués au primaire. En effet, ce qui gangrène notre système d?éducation, c?est que la pédagogie employée au préscolaire et au primaire est radicalement viciée parce qu?elle est déterminée par le caractère ultra compétitif de l?examen de fin de primaire (CPE). Le résultat obtenu donne ou non à l?enfant la possibilité d?être admis dans un «bon» collège.
C?est à cause de cette compétition féroce qu?on s?acharne à faire mémoriser des données et qu?on ne s?intéresse pas à savoir si l?enfant a compris. C?est à cause de cette compétition que les enseignants ont tendance à se concentrer sur les bons élèves et négligent les moins doués. C?est à cause de cette compétition que des leçons dites particulières ? mais qui sont en fait des classes payantes après l?école gratuite ? fleurissent comme de mauvaises herbes dans les garages des villes et des campagnes. Quand le seul but de six années de scolarité est d?obtenir le meilleur rang possible à l?examen pour pouvoir avoir accès à un «meilleur» collège, peut-on encore parler d?éducation digne de ce nom ?
Ainsi, la réforme Obeegadoo visait juste en se donnant comme objectif majeur d?éliminer le rat race. Mais les moyens choisis n?étaient pas toujours à la hauteur du but recherché. Parmi ces moyens, certains étaient bons, comme la construction de nouveaux collèges, l?upgrading des collèges privés grant aided et la régionalisation ; d?autres étaient limités comme le remplacement du ranking par le grading. Cette mesure, tout en étant une avancée, laissait encore une place importante à la compétition. Enfin, d?autres encore étaient plus contestables : par exemple la transformation des star schools en Form VI colleges et la création de nouveaux Form 1-V colleges dans les régions. Comme le grading maintenait une mesure de compétition importante dans le système, on assistait à l?émergence de nouveaux star schools de Form I-V dans les régions. Ainsi malgré des intentions généreuses, nous étions en train de retourner à la case départ.
Aujourd?hui le ministre de l?Education, Dharam Gokhool, tout en gardant la régionalisation et le grading, veut rétablir les Form I-VI colleges dans les régions et créer neuf collèges nationaux avec un système d?admission basé sur une compétition féroce. Ce qui est choquant dans la proposition du ministre, ce n?est pas le retour aux collèges Form I-VI ; C?est le retour d?une forme de compétition basée sur le résultat à l?examen du CPE pour l?accès aux collèges nationaux.
Cette mesure est un recul décisif par rapport à l?objectif majeur de la réforme. Elle équivaut même à torpiller la réforme car le rétablissement de la compétition à outrance va encore une fois vicier radicalement la pédagogie et gangrener le système éducatif, surtout au niveau préscolaire et primaire.
<B>Les joies d?apprendre</B>
Pour permettre aux enseignants d?être créatifs comme de vrais pédagogues et pas seulement des répétiteurs, pour permettre aux élèves de développer différentes formes d?intelligence et pas seulement leur mémoire, en un mot, pour permettre à l?éducation primaire de respirer, il faut à tout prix enlever la haute dose de compétition de l?examen de fin de primaire. Ainsi, nos enfants pourront retrouver la joie de comprendre au lieu du stress de la mémorisation à outrance, la joie de s?ouvrir aux autres fraternellement au lieu de se méfier de rivaux potentiels, la joie de découvrir leur environnement plutôt que de s?enfermer à longueur de week-end dans des garages. Or, c?est précisément cette compétition féroce, source de tous les maux au primaire, qui est ré-introduite par Dharam Gokhool. Même si au dire du ministre, l?entrée dans cette compétition est laissée au choix des parents, l?attrait des collèges nationaux qui se proposent d?éduquer l?élite est tel que les parents seront pris comme auparavant dans l?engrenage de la compétition engendrée par la nouvelle structure proposée par le ministre.
Tant que l?on continuera à créer des star schools et que la porte d?entrée pour y accéder sera le meilleur résultat au CPE, on étouffera toute possibilité d?améliorer vraiment la qualité de l?éducation au primaire. Ce qui est donc fondamental pour progresser dans le sens de la réforme, c?est de revoir les critères d?admissions aux collèges secondaires, de façon à éliminer une compétition excessive et à créer une vraie parity of esteem entre collèges.
Le verdict du Privy Council qui nous interdisait d?utiliser le critère religieux pour l?admission dans nos collèges a été pour nous un choc. Mais peut-être ce choc nous a-t-il été salutaire, dans la mesure où il nous a forcés à approfondir l?esprit de la réforme et à être plus créatifs pour apporter une contribution. Nous avons donc cherché quels seraient les critères d?admission qui pourraient contribuer à éliminer le rat race.
Après de longues consultations avec nos différents partenaires, nous sommes arrivés à la conclusion que l?introduction du mixed ability dans les critères d?admission était une clé importante qui permettait d?enlever dans une mesure appréciable la compétition malsaine pour l?accès à nos collèges. En tant que critère d?admission, le mixed ability veut dire que le nombre de places disponibles est également réparti pour accueillir des élèves ayant différents aggregates. Cette mesure administrative a des répercussions sur le plan de la pédagogie.
<B>Former l?élite sans l?isoler</B>
En effet, il ne suffit pas d?admettre des élèves de différents niveaux dans un même collège, il faut encore mettre en place une pédagogie qui permette une interaction saine et créative entre eux. C?est pourquoi sur le plan pédagogique, le mixed ability est un engagement qui repose sur plusieurs convictions :
● Chaque élève, peu importe son résultat au CPE, a un potentiel de développement humain (intellectuel, relationnel, spirituel, artistique et physique) qui doit être développé. Le droit à l?éducation ne veut pas dire simplement le droit d?être scolarisé mais le droit d?avoir les conditions nécessaires pour ce développement humain intégral.
● Un élève qui a un aggregate de 16 au CPE n?a pas moins de droit à une éducation de qualité que celui qui obtient un aggregate de 20.
● L?élite d?un pays ne se reconnaît pas à la capacité de mémoriser ce qu?il faut pour réussir à un examen ultra compétitif. Elle se signale plutôt à la capacité d?apprendre, de raisonner, d?analyser et de créer, de s?ouvrir aux autres et d?établir des relations saines de partage et de solidarité avec des personnes de milieux différents, de cultures différentes et de niveaux académiques différents.
● Pour former une élite, il ne faut pas l?isoler. Au contraire, l?élite authentique, c?est-à-dire non pas celle de la mémoire mais celle de l?intelligence et du c?ur, émerge progressivement dans un milieu de mixed ability lorsque une interaction créative se déploie entre des élèves de niveaux académiques différents.
L?expérience nous a montré que le mixed ability dans les critères d?admission comme dans la pédagogie n?est pas seulement une mesure administrative mais un engagement qui demande du courage. Il est vrai que cette façon de faire se heurte à des préjugés tenaces qui veulent nous faire accroire que celui qui obtient de meilleurs résultats que les autres au CPE a droit à une meilleure éducation que les autres, à de «meilleurs» professeurs dans de «meilleurs» collèges. Pour tenir le cap malgré ces vents contraires, il faut croire à la possibilité de créer un style d?éducation qui ne se contente pas de refléter les travers de notre société mais qui oeuvre pour la promotion d?une société plus solidaire.
Même si, au niveau pédagogique, le mixed ability est un engagement, il a besoin pour réussir de deux moyens essentiels :
●La diminution du nombre d?élèves dans les classes (pupil/teacher ratio)
●Un soutien aux enseignants par une formation continue qui stimule leur créativité sur le plan pédagogique.
Nous savons que ces moyens ont un coût. Si un gouvernement veut d?une vraie réforme, son effort financier doit se concentrer sur ces deux objectifs.
Aujourd?hui dans notre pays, il y a des personnes, quelquefois de condition moyenne, qui se serrent la ceinture pour inscrire leurs enfants dans des collèges privés payants. Dans ces collèges, le mixed ability existe, un taux réduit d?élèves par classe existe, un soutien pédagogique constant est accordé aux enseignants. C?est tout cela qui permet à ces établissements de donner une éducation de qualité. Pourquoi les conditions nécessaires à une bonne éducation, ne seraient réservées qu?à ceux qui peuvent payer ?
Dans ce débat dont l?enjeu est capital pour l?avenir du pays, j?ai voulu offrir comme contribution le fruit de notre réflexion et un début d?expérience dans le domaine du mixed ability. Il me semble qu?il y a là une ligne de pensée et d?action qui mérite d?être explorée plus à fond si nous voulons toucher la racine de notre problème.
Voulons-nous vraiment démocratiser l?accès à une éducation de qualité, et pas seulement se contenter de donner à tous une place à l?école ? Voulons-nous vraiment créer une nation mauricienne ? Aurons-nous le courage de nos convictions ?
<B>Maurice E. Piat Evêque de Port-Louis</B>
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