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«Une énorme bêtise qui condamnera le mandat du ministre»

13 janvier 2006, 20:00

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● <B> Quelles failles décelez-vous dans l?application de la formule Gokhool ? </B>

D?abord la sélection. Il est quasiment impossible de s?assurer que 1 260 élèves ont quatre A+. Qu?arrivera-t-il s?il y a moins ou beaucoup plus que ce nombre d?élèves qui ont les mêmes grades ? Il faudra établir un ranking ou manipuler le A+ d?année en année pour arriver à 1 260.

L?autre problème porte sur la hiérarchisation de ces neuf collèges dits d?élite. Là encore, il faudra faire un ranking pour décider quel élève envoyer dans quel établissement. Quand les places sont limitées, on a automatiquement recours au rang et non plus à la performance. Dans ce cas, l?école devient un lieu d?affrontement où chaque enfant verra son camarade comme un concurrent.

● <B> Que pensez-vous de la décision de ne pas autoriser de filières préprofessionnelles dans ces établissements ? </B>

C?est un démenti cinglant à l?idée d?apprendre aux enfants à vivre ensemble dans la même société. Cette décision aura des conséquences. Des parents d?enfants dans les collèges d?Etat vont exiger que l?on élimine le préprofessionnel de leurs établissements. Je prévois une crise majeure à ce niveau-là avec des manques de place et la contestation des parents. Les enfants de ces filières vont à nouveau être casés dans des bâtiments vétustes et des écoles de 2e grade.

● <B> Pourquoi cette opposition farouche à l?introduction d?une plus forte compétition au CPE ? </B>

Nous faisons un retour de 30 à 40 ans. Le gouvernement injecte une hyper-compétition et ce sera pire que ce qui prévalait dans les années 90. A l?époque, les 20 à 25 000 participants aux examens du Certificate of Primary Education (CPE) ambitionnaient d?entrer au Queen Elizabeth ou collège Royal de Curepipe, mais il y avait une trentaine d?autres collèges d?Etat et privés à forte demande. Les parents étaient relativement satisfaits si leur enfant obtenait une admission dans ces établissements-là.

Maintenant, nous avons deux catégories de collèges. L?Etat proclame officiellement que neuf collèges nationaux seront les meilleurs et les collèges régionaux seront perçus comme des établissements de seconde catégorie tout comme leurs enseignants et étudiants. Pour un bon nombre de parents, ce sera une question de vie ou de mort de faire admettre leur enfant dans un de ces collèges cinq-étoiles.

<I>«Tous les rapports de ces 20 dernières années avaient recommandé que les écoles à forte demande cessent d?avoir la ?Form I? parce que cela paralysait notre système.»

● <B> Comment pouvez-vous être sûr que la majorité des parents voudront à tout prix envoyer leurs enfants dans ces établissements ? </B>

Un certain nombre de parents, plus pauvres et déconnectés de l?éducation et qui ne croient pas en leurs enfants,se résigneront d?emblée. Pour eux, ce ne sera pas un problème.

Mais l?immense majorité des parents, qui croient en l?éducation et en leurs enfants, vont tout faire pour que leur enfant aille dans un de ces collèges nationaux. Ils chercheront des enseignants qui ont la réputation d?être des faiseurs de A+ pour des leçons.

Il n?y aura plus de place pour l?épanouissement de l?enfant. Des écoles primaires vont se battre pour avoir un certain statut basé sur le nombre d?élèves qu?ils envoyent dans ces collèges d?élite. Une autre conséquence sera le redoublement des écoliers. Six ans de cela, plus de 2 000 enfants redoublaient, même s?ils avaient obtenu leur CPE, pour avoir de meilleurs points afin d?entrer dans un collège dit d?élite. Aujourd?hui, il n?y en a plus qu?une cinquantaine.

● <B> Est-ce vraiment si mauvais d?avoir un système éducatif élitiste ? </B>

Le concept d?élitisme implique un traitement différentiel. L?élite obtient des avantages qu?on ne peut conférer à tout le monde. Cette conception provient d?une société très inégale où l?économie exigeait qu?une petite poignée de gens très éduqués accède à des postes administratifs peu nombreux. La grande majorité était destinée aux travaux manuels.

Aujourd?hui, il faut des centaines, voir des milliers d?universitaires ou techniciens de haut niveau. Economiquement et socialement, favoriser une petite élite n?est plus fonctionnel et cette conception n?a plus sa place.

La pensée éducative moderne préconise qu?on donne plus d?attention aux besoins éducatifs spéciaux. Ailleurs, l?orientation des élèves se fait généralement au niveau de l?Upper secondary et pas à 10-11 ans. Si par élite l?on veut dire donner plus à une minorité, je ne suis pas d?accord. Une attention spéciale à ceux qui en ont besoin oui, mais ségrégation non.

● <B> Dharam Gokhool précise que les collèges nationaux ne sont qu?un petit aspect de sa réforme... </B>

Je ne suis pas d?accord. Cette initiative brisera toutes les illusions de réforme éducative. A partir du moment où l?objectif est l?admission dans un collège d?élite, toute réforme ne servira à rien. Aussi longtemps que parents, élèves et profs restent focalisés sur le ranking, l?on ne pourra changer quoi que ce soit.

Le ministre va très vite réaliser qu?il a fait une énorme bêtise qui condamnera son mandat. Tous les rapports de ces 20 dernières années avaient recommandé que les écoles à forte demande cessent d?avoir la Form I parce que cela paralysait notre système.

● <B> Pourquoi est-ce si grave de séparer les meilleurs élèves des autres ? </B>

Nommez-moi un pays au monde qui se propose de classifier des élèves de 10-11 ans à la sortie du primaire sur la base de quatre épreuves d?une heure et demie ? Ni les pays européens, ni les Etats-Unis, ni l?Inde ni l?Australie ne pratiquent un tel système. Pourtant, nul ne pourra contester le fait qu?ils arrivent à produire une élite sans avoir recours à un ranking quelconque.

● <B> Alors qu?ailleurs la transition du primaire au secondaire se fait de manière de plus en plus souple, Maurice va à contre-sens?</B>

C?est vrai. Sur le plan international, la transition du primaire au secondaire est quasi- automatique. Nous avions procédé par étape en créant la filière pré-professionnelle. Avec le temps, nous aurions réformé le CPE pour le transformer en exercice d?évaluation des compétences pour permettre aux élèves qui ont du retard de se rattraper.

Ce n?est pas parce que nos grands-parents sont passés par tel ou tel système que nos enfants et nos petits-enfants doivent vivre la même chose. Les mentalités doivent évoluer avec leur temps.

● <B> Vous estimez donc que nous sommes trop ancrés dans les pratiques du passé en ce qui concerne l?éducation ? </B>

Quel est le message ? Que le système des années 70 doit être maintenu contre vents et marées. Ce qui m?étonne c?est que le ministre n?a jusqu?ici offert aucune explication. Il dit que c?est aux parents de prendre leurs responsabilités, de faire leur choix. Quand il y a neuf établissements qui accueillent les meilleurs, il n?y a pas de choix. Si un parent a à coeur l?avenir de son enfant, il va absolument tout faire pour qu?il sois admis dans un des collèges nationaux.

Ceux qui auront à charge l?éducation nationale dans le futur auront tout à refaire. Cette contre-réforme va conforter les plus réactionnaires, les plus passéistes.

<I>«Nommez-moi un pays au monde qui se propose de classifier des élèves de 10-11 ans à la sortie du primaire sur la base de quatre épreuves d?une heure et demie ?»

● <B> Beaucoup de parents se sont plaints que le grade A acquis à partir de 75 points était trop facile à obtenir et que le «grading» comme il était appliqué ne tenait pas assez compte de la méritocratie... </B>

Le grading avec un A de 75 points avait été établi avec un objectif précis et selon les recommandations du Mauritius Examinations Syndicate. L?important est que les élèves acquièrent ce qu?on appelle les desirable learning competencies considérées comme acquises à partir de la note 75 aux examens du CPE. C?est l?objectif pédagogique du programme du CPE.

Dans d?autres pays, les élèves montent automatiquement du primaire au secondaire sans même un pré-professionnel comme le nôtre et se retrouvent dans des classes où il y a des élèves avec différents potentiels et compétences.

● <B> L?on ne peut nier que le « grading » a également produit des collèges à très forte demande, tels le Rabindranath Tagore Institute ou Bell Village SSS... </B>

Je ne peux me prononcer pour la rentrée 2006 parce que je n?ai pas les données. Mais pour les années précédentes, nous avons constaté qu?ayant un très grand nombre de collèges d?Etat, dans chaque région, plusieurs écoles attirent les meilleurs élèves. Cette élite s?est beaucoup élargie. Il est quasiment impossible de dire que les meilleurs élèves du pays se trouvent dans le collège X ou Y.

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