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Les leçons d?un échec

13 décembre 2005, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Les récents événements concernant la réduction du prix du sucre vendu dans le cadre de nos accords avec l?Union européenne (UE) ont tenu en haleine toute la population du pays pendant des mois. Malgré tous les efforts déployés par les négociateurs des pays ACP, les résultats ont été décevants ? la Commission européenne s?en tenant obstinément à quelques points près à sa proposition initiale. Il est important pour les ACP et particulièrement Maurice de tirer des leçons de cette expérience car elles pourraient s?avérer très riches en enseignement pour l?avenir de tous ces pays. Attribuer cet échec à des soi-disant manquements individuels de la part de ceux qui ont été engagés dans les négociations relèverait d?un manque de sérieux en total déphasage avec l?importance des enjeux. Apres un bref historique de nos rapports avec l?UE nous essaierons de démontrer que cet échec relève en fait d?une évolution de la position européenne correspondant au nouveau rôle de celle-ci dans la mondialisation ? ce qui expliquerait l?intransigeance de la Commission européenne.

Le maintien d?excellents rapports entre l?île Maurice indépendante et l?ancien colonisateur britannique puis avec l?Europe après l?entrée de cette dernière dans ce qui était alors le Marché commun européen a été un réel coup de maître en diplomatie économique, réussi par le premier gouvernement mauricien dirigé alors par Sir Seeewoosagur Ramgoolam. Au moment de l?entrée de la Grande- Bretagne dans le Marché Commun élargi, le sort de l?importation du sucre du Commonwealth jusque-là importé par cette dernière fut l?objet d?âpres débats. C?est ainsi que finalement l?engagement fut pris par la communauté en ces termes : ?La communauté aura à c?ur de sauvegarder les intérêts des pays dont l?économie dépend de l?exportation de produits de base, notamment le sucre.? En 1975 à un moment où le marché mondial du sucre s?affole, le protocole sucre est signé toujours dans ce même esprit, de collaboration et de coopération. Le gouvernement et les sucriers mauriciens se félicitent alors d?avoir pris la décision qui s?imposait et qui assurait l?avenir de l?industrie sucrière. En effet sur un total d?environ 1,4 million de tonnes de sucre roux importé par la Communauté européenne sous le protocole, Maurice s?engageait à en fournir près de 500 000 tonnes.

Les rapports avec l?UE ont été un élément fondateur du modèle de développement économique adopté par Maurice. Tandis que les différentes conventions de Lomé, après celles de Yaoundé, assuraient un transfert important de ressources financières pour les projets de développement, le Protocole sucre et l?accès préférentiel aux marchés européens ont constitué un transfert de ?rente? tout aussi significatif. Le développement industriel dans le textile et les vêtements a été rendu possible grâce aux conditions favorables occasionnées par l?existence de quotas et autres tarifs douaniers élevés pour nombre de concurrents qui ont alors choisi d?investir à Maurice afin de les contourner et bénéficier de l?accès préférentiel sur cet important marché. Une utilisation habile des régimes de préférence a permis de jeter les bases d?une diversification économique ? ainsi, par exemple, les surplus générés par le sucre ont été intelligemment investis dans le tourisme et l?industrie manufacturière. Le pays possède également un secteur des services et une infrastructure financière et institutionnelle relativement développée ainsi qu?un secteur privé autochtone et dynamique. Ces conditions pourraient constituer le tremplin nécessaire pour entreprendre un saut qualitatif dans le développement.

Ce qui précède démontre l?importance vitale des différents accords de coopération avec l?Europe jusqu?ici pour le développement économique et social du pays. Les futurs rapports avec l?UE seront en tout état de cause tout aussi déterminants. Il est donc d?autant plus important de comprendre les mutations profondes qui s?opèrent dans les rapports entre l?UE et les pays en voie de développement pour en saisir les nouveaux impératifs. Pour cela, il faut se débarrasser des dernières illusions d?une prétendue solidarité qui sous-tendrait les rapports entre l?UE et les pays en développement, même ceux appartenant au groupement ACP dont, faut-il le souligner, l?importance devient toute relative aux yeux de l?UE dans le cadre des négociations des accords de partenariats économiques régionaux.

Pendant un quart de siècle les rapports commerciaux de la Communauté européenne avec les pays en développement étaient largement influencés par un positionnement plutôt favorable aux thèses ?tiers-mondistes? et les ?préférences communautaires? avaient pour vocation première de corriger les ?inégalités nord-sud?. Depuis avec l?avènement de la mondialisation, la politique commerciale de l?UE et sa politique de coopération qui constituent l?ensemble de sa politique extérieure ont été amenées à répondre à d?autres exigences correspondant à un nouveau rôle que l?UE s?est assigné comme acteur structurant de la mondialisation et de son pendant qu?est le nouveau régime de libre échange. Franck Petitville, maître de conférences à l?université René Descartes écrit à propos de cette évolution : ? (?) L?accord de Cotonou de juin 2000 entre l?Union européenne et les pays ACP a entériné la fin du ?système de Lomé? et d?une coopération ?eurafricaine? historiquement privilégiée, au profit d?un redéploiement global de la coopération de l?UE non seulement vers sa périphérie immédiate mais également vers les régions émergentes d?Amérique latine et d?Asie.? Ainsi il en ressort que le nouveau partenariat tourne une page décisive dans l?histoire des relations ACP/UE : d?une logique de coopération et de solidarité, elles passent à la logique dominante de la mondialisation et du libre-échange, de rapports privilégiés entre l?Europe et les ACP, elles passent à une banalisation de ces rapports. C?est ainsi qu?il faut désormais appréhender les négociations futures autant bilatérales qu?au niveau des accords de partenariats économiques régionaux. Ne pas saisir le sens de cette importante mutation et continuer à négocier sur des prémices dépassées ne peut que résulter en des situations plutôt néfastes pour les pays ACP comme en témoignent les récents événements.

Les implications de ce changement radical dans l?approche de la politique de coopération ainsi que la politique commerciale du plus important partenaire de développement de Maurice ne peuvent manquer de soulever des questions de fond sur la manière d?aborder les futurs rapports et les attentes vis-à-vis de ce dernier, afin d?éviter d?autres déconvenues, voire d?autres humiliations. Les dernières négociations entamées entre les ACP et l?UE ont démontré que malgré les arguments avancés avec force par plusieurs gouvernements des ACP sur des questions vitales, au final les résultats ne s?écartent guère des positions initiales énoncées par la Commission européenne ? voir les positions initiales et finales concernant les négociations sur les prix du sucre.

Il est important de comprendre ce qui découle de ce nouvel alignement de l?UE concernant son rôle d?acteur dans la mise en place d?un nouveau régime mondial. La conséquence la plus dramatique pour Maurice sera l?érosion quasi certaine et relativement rapide des préférences commerciales auprès de son plus important partenaire commercial. Par ailleurs sur une période plus longue, le système de ?préférences communautaires? non réciproques sera remplacé par des accords de libre-échange négociés sur une base régionale.

À la lumière de ce qui précède, il est grand temps pour Maurice de revoir sa stratégie à la suite d?une analyse de ses forces et faiblesses par rapport au nouveau positionnement de la Commission européenne. Les prochaines négociations se poursuivront dans le cadre d?éventuels accords de partenariat économique régional. Il est souhaitable que Maurice redéfinisse les contours de son projet de développement afin de s?aligner de plus près aux nouvelles attentes de la Commission. Ainsi le pays pourrait reprendre l?initiative au niveau régional. Cette initiative lui échappe de plus en plus par un manque de cohérence et de vision reposant sur ses forces intrinsèques. Nous pouvons envisager d?être le relais d?une mondialisation inévitable mais modulable, sur le plan régional, dans l?esprit de Cotonou et du cycle de Doha qui visent tous deux de manière prioritaire à l?éradication de la pauvreté et au développement des pays les plus démunis.

<B> Rajiv SERVANSINGH [email protected]</B>

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