Publicité
Le déclic ?
Nous le savions. Ces privilèges que l?on pleure aujourd?hui, ils étaient voués à disparaître. Bien sûr, il fallait essayer de s?y accrocher ; il aurait été politiquement incorrect de ne pas tout tenter pour défendre les intérêts de la nation. Bien sûr, il était naturel que l?on peine à faire un trait sur le sucre ; il se confond tellement à notre histoire que cela relevait presque du sevrage. Mais c?était une cause perdue d?avance tant ces préférences étaient anachroniques. L?Union européenne en était arrivée à importer plus de sucre qu?elle ne pouvait en consommer, et l?implacable Organisation mondiale du commerce avait déjà condamné les concessions aux ACP comme contraires à ses règles. Nous le savions. Nous semblons pourtant pris au dépourvu.
S?il n?y a pas, en effet, à s?étonner de la décision de l?Union européenne, le fait que cette mesure nous retourne à ce point est, en revanche, étonnant. Prévenus depuis 2003 de l?inévitabilité de la refonte de leur politique agricole, nous devrions être en mesure d?accueillir cette nouvelle avec plus de détachement. Plus proche maintenant, la menace certes est plus palpable. La proximité explique-t-elle pour autant cette réaction alarmiste à l?annonce du prix annoncé du sucre ? Ne faut-il pas y voir plutôt une insuffisante préparation, psychologique autant que pratique, à cette fin d?époque ? L?énergie, en réalité, a été consacrée à mener le lobby, à rationaliser l?industrie et peu à explorer les réels enjeux de la solution alternative au sucre. Sur la question de l?éthanol, nous n?avons pas cessé de tergiverser.
Il y a 25 ans que ce créneau est pour la première fois évoqué. Il n?était pas alors rentable, soit. Mais il y a longtemps que ce n?est plus le cas. Non seulement la demande motivée par la raréfaction du pétrole a rendu les coûts de fabrication de l?éthanol plus intéressants, mais notre expertise technique a évolué. Le précédent gouvernement l?avait bien saisi qui a relancé la question, mais elle restera une intention. Il a créé un laboratoire de biotechnologie, sans doute dans cet esprit, mais ne lui a donné aucun mandat précis pour faire émerger une industrie nouvelle. Tout en vantant le potentiel de l?éthanol, il n?a étayé d?aucune étude complète ses projets. Elle existe peut-être, puisqu?elle a été annoncée.
Mais si ce n?est que maintenant, au plus fort de la crise, que les autorités annoncent une National Ethanol Commission, comme si tout devait maintenant démarrer, aucun plan de développement n?aura été élaboré.
La riposte immédiate à la décision de l?UE aurait pourtant dû avoir été un dossier complet, chiffré sur le potentiel de l?exploitation à Maurice de ce produit, dossier qui aurait soutenu une demande de financement, les fonds étant mentionnés comme un obstacle au développement de l?industrie cannière. La communauté, qui produit un éthanol à base de maïs, dix fois moins efficient, aurait pu y être sensible. Et puis, la Réunion n?a pas assez de cannes pour rendre viable le développement de cette industrie. Un partenariat aurait pu avoir été proposé à la France. Mais nous n?avons pas adopté l?autre état d?esprit, celui qui consiste à oublier préférences pour penser concurrence. Entre-temps, le Brésil s?apprête à inonder le marché en ouvrant cette année sa 19e usine. Il fournit déjà l?Inde que l?on aurait pu intéresser.
Plus que « l?état d?esprit », ce retard devrait nous inciter une fois de plus à questionner notre mode de fonctionnement qui vraisemblablement bloque notre trajectoire.
Une inertie institutionnelle, un mal à rompre avec les modèles du passé, une frivolité à faire avancer les idées nouvelles face aux forces conservatrices et surtout l?acceptation convenue que le développement peut rester prisonnier du politique. Il y a chez nous une telle obsession à ne froisser personne par peur des retombées politiques que l?on finit par piétiner. Sur le dossier qui nous concerne, elle s?illustrait dans une récente interview du ministre Boolell qui était incapable d?évoquer les projets de diversification dans l?agriculture sans rassurer constamment les planteurs qu?ils seront actionnaires et partenaires.
Notre système a besoin d?un courage politique qui frôle le dirigisme. Percy Mistry est l?un de ceux à avoir invité à une réflexion sur ce système qui contraint la croissance, un « political model that is confrontational and divisive ». Une réflexion qui s?en rapproche et qui fait depuis quelques mois déjà débat à l?étranger, devrait nous inciter à approfondir ce point de vue. Elle cherche à comprendre pourquoi l?Inde a une croissance moins forte que la Chine, et ose aborder les limites de la démocratie.
Avec la visite en Chine de George Bush, elle évoque le modèle chinois, dénoncé jusqu?ici pour son autoritarisme, comme tout à fait viable parce que produisant des résultats hallucinants. Dix fois plus ouverte à l?investissement étranger, la Chine ne s?embarrasse pas des implications sociales de ses choix, quand l?Inde cale. De là à dire qu?il faut tendre vers un autre modèle radicalement opposé à celui dans lequel nous sommes coulés n?est pas réaliste. Mais en revanche, s?inspirer de ce qui fait le succès des autres nations, s?ouvrir à des comportements plus productifs, oui. Le changement doit être politique. Nous le savons aussi. Peut-être le choc du sucre provoquera-t-il le déclic.
Publicité
Publicité
Les plus récents