Publicité
A travers leur afro hip-hop, les griots du rap clament la douleur du peuple africain
Par
Partager cet article
A travers leur afro hip-hop, les griots du rap clament la douleur du peuple africain
En cette fin d?octobre, deux événements agitent Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso : le lancement d?une campagne électorale qui voit les partisans du président Blaise Campaoré recouvrir d?affiches les murs de la capitale pour lui assurer un troisième mandat, et la cinquième édition du festival Ouaga hip-hop, rassemblement de quelques-unes des voix du rap les plus libres d?Afrique.
Du 8 au 22 octobre, cet événement, organisé par l?association Umané culture, célébrait les différentes formes d?expression du hip- hop (danse, graffiti, DJ?ing, rap) et prouvait à travers le chant de pionniers (les Sénégalais Didier Awadi et Daara J) comme de nouveaux prétendants venus du Togo, d?Ouganda, du Cameroun, de Côte d?Ivoire, du Burkina ou de Guinée, la vitalité d?un genre qui a pris une résonance singulière sur le continent noir.
Pour Didier Awadi comme pour nombre de participants, se produire au Burkina Faso, ?pays des hommes intègres? et patrie de Thomas Sankara, recèle une dimension particulière. A l?instar de l?historien panafricaniste Cheik Anta Diop ou du révolutionnaire congolais Patrice Lumumba, ?Tom Sank?, le président burkinabé assassiné en 1987 lors du coup d?Etat de Blaise Compaoré, est l?une des icônes d?une génération aspirant à plus de justice sociale et de fierté identitaire.
Une alternance engagée
A Dakar, Awadi a baptisé Sankara son studio d?enregistrement, dans lequel il vient d?enregistrer Un autre monde est possible, deuxième album solo tout juste sorti en France. A Ouaga, le rappeur sénégalais a reçu un accueil digne de son rôle de précurseur. Car si les Ivoiriens de RAS ont sans doute été les premiers à définir, à la fin des années 1980, les prémices de l?afro hip- hop, c?est la scène de Dakar menée par Didier Awadi et son groupe Positive Black Soul ou par Daara J qui lui a donné toute son ampleur.
Comme en France, c?est en imitant les Américains ?pour les filles et le fun? que les apprentis rappeurs africains font leurs premières armes à la danse et au micro, avant d?être motivés par leur propre ?besoin de dire?. ?Les Sénégalais sont de grands voyageurs et de grands parleurs, affirme Didier Awadi. Nous récupérions des disques des Etats-Unis, et notre tradition démocratique nous a incités à nous exprimer. Dans les années 1990, les élections à répétition du président Abdou Diouf ont nourri notre révolte et notre envie de nous engager.? Et Awadi d?insister sur le rôle-clé qu?a tenu la scène rap de son pays lors de l?élection de l?an 2000 et la victoire du président Wade.
Alors qu?en Occident la culture hip-hop s?est développée en grande partie dans les banlieues défavorisées, le rap africain croît d?abord dans les écoles et à l?université. ?Pour la musique, on a laissé tomber beaucoup de choses sauf nos études?, expliquent les membres de Daara J.
Groupe vedette de Guinée, Fac Alliance doit son nom à la rencontre de ses membres à la ?fac? de Conakry. Au machisme du gangsta-rap, nombre de groupes ont préféré un discours critique et pédagogique. ?L?incitation à la violence a provoqué tant de drames qui ont accentué le retard de l?Afrique, nous préférons prôner la tolérance?, s?indigne le groupe Daara J,
Leur esthétique musicale met en avant une identité africaine à la croisée des traditions et du modernisme. ?Les rappeurs américains revendiquent leurs racines ? James Brown, George Clinton ? estime Awadi, il était naturel que nous valorisions les nôtres ? celles des instruments traditionnels, des griots ? d?autant que les racines africaines du rap sont évidentes.?
A Ouaga hip-hop, sur la scène du centre culturel français ou à la Maison du peuple, on a pu constater que les bandes-son des vedettes sénégalaises comme celles des conteurs camerounais de Negrissim, des Nigériens de Kaidan Gaskia ou des Burkinabés de Faso Kombat et Yeleen goûtaient autant au groove urbain qu?aux couleurs du djembé, du balafon, de la kora ou du tambour d?aisselle.
Soucieux de leur patrimoine culturel, ces musiciens se rebellent aussi contre le poids de la coutume. Si le groupe Faso Kombat exploite brillamment les vertus festives de musiques traditionnelles comme le warba ou le wenga, alternant rap en français et en moré, aussi fier d?utiliser basse-guitare-batterie que la flûte ancestrale des bergers, il combat également l?excision, les mariages forcés ou les croyances qui font négliger les préservatifs face au sida.
Témoins des progrès de la liberté de parole en Afrique, les rappeurs ne peuvent pas toujours se permettre de critiquer de front les pouvoirs en place, même si, protégés par leur popularité, ils sont souvent plus à l?abri de la répression que les journalistes. ?Comme au temps de nos ancêtres, explique Smarty, chanteur de Yeleen, groupe star du rap burkinabé, il faut trouver l?art et la manière de transmettre notre message au chef, user de proverbes, de métaphores.?
Face aux plaisirs inoffensifs du coupé-décalé ? le genre musical le plus en vogue en Afrique centrale et en Afrique de l?Ouest ? le rap et le reggae représentent une alternative engagée, au point de souvent se rapprocher l?un de l?autre ? à l?instar du duo que Didier Awadi vient d?enregistrer avec le rasta ivoirien Tiken Jah Fakoly. Malgré le piratage, endémique sur le continent, qui amoindrit la vitalité économique de cette scène, ces voix clament vigoureusement l?incompétence des gouvernements africains, la corruption des élites, l?égoïsme de l?Occident.
Si les images des immigrés clandestins martyrisés à la frontière hispano-marocaine ont nourri cette indignation contre l?inégalité des rapports Nord-Sud, elles font aussi dire à Didier Awadi : ?Les gæµouvernements africains ne donnent pas assez d?espoir de vie et de survie, mais il ne faut pas mettre notre énergie au service de la fuite. Nos pays ne seront pas construits par des donateurs, mais par nous-mêmes. Il faut que notre système d?éducation nous donne l?envie de bâtir une nation.?
© Stéphane DAVET Le Monde 2005. Distribué par The New York Times Syndicate
Publicité
Publicité
Les plus récents