Publicité
Tout feu tout flamme !
Martine Armandine, 28 ans, est si svelte qu?on a du mal à l?imaginer dans la peau d?un artificier, un métier très physique. Et pourtant, depuis cinq ans, elle compose non seulement sur papier des feux d?artifice synchronisés musicalement, mais au jour dit, elle se lève aux aurores pour prêter main-forte à son équipe et charger les racks de mortiers, chandelles et autres compacts constituant un feu d?artifice dans les camions. Ensemble, ils se rendent sur le site de l?événement qui est invariablement une plage pour creuser dans le sable pour y enfouir les racks de mortiers qui accueilleront les bombes.
Souvent aussi Martine et son équipe les installent, selon le souhait du client, sur une barge en pleine mer en les clouant solidement à des structures de bois. Vient ensuite le temps de la vérification du matériel et de la console haute fréquence qui les régit. L?installation et la vérification prennent une journée. L?attente est ensuite de rigueur jusqu?au tir. Une fois le spectacle terminé, Martine et son équipe doivent encore procéder au déminage et à la récupération du matériel et faire le chemin inverse jusqu?à l?usine.
«Il est vrai que je frémis de plaisir en regardant chaque feu d?artifice ou en entendant les gens éblouis applaudir cinq minutes après la fin du spectacle, mais ce n?est qu?une fois que tout le matériel est rangé à l?usine que je me sens satisfaite. C?est un métier très physique qui requiert beaucoup d?endurance. Mais, passer une journée dans un bureau n?est pas ma tasse de thé. Quand on est passionnée, on oublie la pluie, la saleté de la poudre qui tache les uniformes, les longues heures d?attente jusqu?au moment du tir, les contre-temps possibles lors du spectacle, le déminage, le démontage, le nettoyage des sites et le retour à l?usine.».
Un lourd sentiment de révolte
Ce que Martine nomme «passion», c?est en fait un lourd sentiment de révolte contre l?iniquité de la vie à son égard depuis l?enfance, mais sa vie, elle a su la transformer positivement. Martine est en effet l?avant-dernière d?une famille de huit enfants. Les Armandine vivent dans «une petite maison» de la cité Barkly à Beau-Bassin. Son père, René, dont les frères sont musiciens, est fonctionnaire. Il tire le diable par la queue pour nourrir ses enfants et leur donner une éducation convenable. La situation financière des Armandine est si précaire qu?à un moment, sa mère Sylvia doit travailler comme machiniste.
Martine est studieuse mais la famille n?a pas les moyens de développer son intelligence vive. «J?étais complexée par le manque de choses matérielles que je n?avais pas et que les autres avaient.» Souvent, c?est même l?argent pour son trajet d?autobus jusqu?à l?école qui fait défaut. «Quand j?étais à l?école primaire et secondaire à Rose-Hill, je pouvais encore marcher. Mais quand j?ai été admise en Form VI au collège Bhujoharry à Port-Louis, aller à pied au collège n?était plus possible.»
Martine estime que la misère n?est pas une fatalité et décide de lutter pour aller au bout de sa Form VI, quitte à se faire embaucher dans une troupe de ségatiers, et ce contre l?avis de ses parents. «J?ai donc dansé dans une troupe pour pouvoir me payer des leçons particulières et le transport scolaire. Je faisais mes devoirs dans le van qui m?emmenait à l?hôtel. Tout cela pour avoir ce bout de papier qu?est le certificat de Higher School Certificate.» À la fin du cycle secondaire, Martine est perdue et ne sait plus quelle orientation prendre.
C?est Jean-Luc Manneback, un homme d?affaires belge qu?elle rencontre dans une boîte de nuit et dont elle partage la vie par la suite, qui la remet sur les rails. Sur ses conseils, elle se plie en grognant à un cours de secrétariat chez Orian. Elle sort première à tous les examens. Si bien que la direction d?Orian lui trouve un emploi dans une banque. Mais elle décide de travailler pour Jean-Luc Manneback qui monte le groupe Impact Production.
?J?ai des frissons et je suis transportée?
Celui-ci la fait participer à la préparation des festivités du millénaire de nombreux hôtels de Maurice et pour lesquelles un déplacement en Belgique est nécessaire. L?idée de proposer des feux d?artifice pyro-mélodiques germe alors et ils constituent la société
Mille Feux Ltée. Martine décide alors d?apprendre le métier d?artificier. Son premier mentor est Eelco de Jong, scénographe hollandais. Elle lit ensuite beaucoup d?ouvrages sur l?artifice et fait venir, au cours de deux années successives, Yves Pelletier, maître artificier français, pour des stages. Elle côtoie aussi Jacques Couturier, maître artificier français, qui est à la pyrotechnie ce que Chanel est à la haute couture. Ces experts la conseillent.
Ses connaissances lui permettent de représenter Maurice au Festival d?art pyrotechnique de Cannes en 2003.
À son retour au pays, elle propose aux hôtels, aux entreprises et aux particuliers, des feux d?artifice synchronisés musicalement. «Ma préférence va au classique car je trouve qu?elle sied bien aux émotions. Je propose aussi des musiques de films de Hans Zimmer qui ont une intensité dramatique sur laquelle je module les effets des bombes. Mais les couples qui se marient proposent souvent leur propre musique.» Pour obtenir la synchronisation entre l?explosion et la musique, Martine va en studio avec un technicien et écoute la bande-son choisie par le client à plusieurs reprises, notant sur papier à quelle seconde elle doit faire exploser tel ou tel effet. En cas de défaillance d?un artifice, elle veille à placer des «secours».
La signature de Martine dans un feu d?artifice est reconnaissable à son démarrage en douceur, sa montée en tension progressive et son bouquet final. «Je peux commencer par des chandelles qui sont de longues traînées silencieuses de poudre, enchaîner avec des bombes saules pleureurs dont on n?entend que le boom et qui retombent en douceur comme des cheveux d?ange sur la mer et terminer par une claque finale intense au niveau couleurs et musique.» Elle n?actionne jamais le tir, ni ne suit la conduite, laissant cela à son équipe afin d?observer ses effets. «Cela ne rate jamais, j?ai des frissons et je suis transportée.»
Selon elle, un feu d?artifice réussi est celui qui ne dure pas plus de cinq minutes. «car il faut retenir l?attention du public». Si Mille Feux Ltée a trois à quatre contrats de feux d?artifice par mois, son mois le plus intense est décembre. Le dernier jour de l?année, elle a au moins 20 feux d?artifice pour minuit dans les hôtels de l?île. Martine déploie alors la totalité de son équipe, soit une quarantaine de personnes.
L?année dernière, Martine projetait de se rendre en France pour passer l?examen de pyrotechnie de niveau K4 de l?Association nationale et européenne d?instruction pyrotechnique (ANEIP) qui ferait d?elle un maître artificier à part entière. Mais elle aurait laissé derrière Jean-Luc et Angèle, leur fille de 13 mois. Chose qu?elle ne pouvait envisager. Elle a préféré envoyer des membres de son équipe à sa place. À la mi-novembre, elle profitera de la présence de cinq formateurs de l?ANEIP qu?elle fait venir pour se soumettre à cet examen vital en termes de manipulation de bombes et des normes de sécurité.
Si pendant ces cinq dernières années, Martine a ?uvré sur le terrain, cette année, elle se met au marketing et à l?administration, tout en ayant un droit de regard sur la conception des feux d?artifice. «Je veux aller plus loin et affronter autre chose. Je veux m?affirmer comme gérante de la boîte pour ne plus vivre dans l?ombre.» C?est fait?
Publicité
Publicité
Les plus récents