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Edouard Maunick : narguer la mort, intensément lui survivre

25 septembre 2005, 20:00

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Il a suffi d?une seule question. ?Edouard Maunick, est-ce que vous avez peur de la mort ?? Et voilà le poète (approché pour la première fois, avec une certaine crainte mêlée de révérence) se fait cordial. ?Viens m?embrasser.? La poignée de main se prolonge en contact des joues. Vivat. Maunick, tailleur de vitales syllabes, est vivant.

Et il tient à le faire savoir à ?la traîtresse?. Cette peste qui en veut à son c?ur, l?obligeant à construire dix ponts au-dessus de l?âge. ?Dix pontages.? Edouard Maunick ne cache rien. Ni sa maladie, ni ses 74 ans, dont 50 à faire de la poésie. Noces d?or avec les mots, célébrées par le biais de 50 quatrains pour narguer la mort, recueil édité aux éditions Bartholdi. L?ouvrage a été lancé vendredi.

Retour à la question. ?C?est très simple.? Mais la phrase s?arrête. Chapelet de minutes. Avant d?égrener les mots. ? Je n?ai jamais compris pourquoi il y avait la mort. Je ne m?en suis pas rendu compte à partir des humains, mais de la nature. Pourquoi est-ce que les fleurs naissent et meurent. Je ne peux pas comprendre le phénomène de déperdition. à 7 ans, quand j?entendais parler d?éternité, je me demandais ce que c?était ce qui commence et ne finit pas.?

?Je n?ai pas de religion?

Edouard Maunick est lancé sur la route du souvenir. Celle d?une ?uvre aux allures de menhir. ?Dans une nouvelle publiée dans Collection Maurice, je parle de la mort d?un arbre, un lafouss extraordinaire. J?en parle comme d?un navire amiral, jusqu?au jour où un cyclone l?a abattu.?

Le poète a perdu un membre de sa famille. ?Quand j?ai vu cet arbre immense mais fragile, ce qui fait sa soi-disant solidité? j?ai vu la mort de ma grand-mère Sarah? ? Le temps n?a pas de prise sur Edouard Maunick. Il en use à sa guise. La voix sonore baisse d?un ton. ?Je suis en train d?écrire? ?Sarah du jour et de la nuit?, c?est une histoire personnelle, c?est l?histoire de ma grand-mère, celle de toute l?île Maurice.?

Besoin de précision. Lui répond sèchement : ?Ce n?est ni un roman, ni un essai. Vous lui donnez un nom.? Regard fixe. ?Un livre.? La houle du caractère si souvent rapporté par les intimes de Maunick, se lève. Réduite au silence, nous accueillons la marée. ?Je suis rebelle à toute école. Je n?ai pas de religion. Je ne sais pas si un jour c?est Dieu qui m?a perdu ou si c?est moi. Les circonstances de ma vie ont fait que cet instinct de rébellion a été nourri par l?histoire de Maurice.?

Éc?uré par les clivages, lui persiste à ne pas avoir ? le goût de l?un?. Dès l?âge de 7 ans, Edouard Maunick l?affirme, ?je vis avec le doute que la vie est un mensonge?. ?Kifer bann dimoun ki mo kontan mor ?? Choc de la perte, déclic du ?mensonge-vérité. Je vivais avec la hantise de l?éphémère. J?ai une haine de l?éphémère.?

Maunick trouve la parade : ?J?ai inventé un mensonge. Au lieu de vivre, j?ai inventé le survivre.?

Ode au vivant

Amis et hauts dignitaires ont chanté le poète de son vivant, à l?issue de la cérémonie de lancement du recueil de poésie. Selon Dominique Renaux, ambassadeur de France, ?celui qui, comme vous, a mené plusieurs vies, mérite plus d?hommages que ceux qui n?en mènent qu?une seule, voire aucune. Votre poésie est bien du côté de la vie, d?où elle nargue la mort avec l?énergie de l?espoir. ?

Le diplomate a choisi de partager l?essentiel de ses rencontres avec Edouard Maunick depuis qu?ils ont fait connaissance en juin. ? De quoi avons-nous parlé en vrac ? De l?âme mauricienne? de votre exil à vous, librement consenti? de la condition des écrivains mauriciens.? Comme un puzzle qui se met en place, ?à vous écouter, certaines choses se sont mises en place. J?ai compris pourquoi ce poète universel ne pouvait être que mauricien, pourquoi votre mouvement pendulaire par rapport à l?île.?

Danielle Tranquille des éditions Bartholdi de prendre le relais : ?Le poète est métis, sa langue l?est aussi. La syntaxe est éclatée, le système sémique est réinventé. L?écrit est alors revisité pour être traversé par l?oral. Mais Maunick n?inscrit pas sa parole en deçà de la langue sémique, il sait qu?il ne suffit pas d?insérer quelques créolismes pour en faire une langue poétique propre, mais qu?il faut plutôt travailler de l?intérieur tout en rappelant que ses mots nous sont venus d?ailleurs. L?écrit côtoie alors l?oral qui le bouscule en retour, dans une langue renouvelée, ressourcée.? Elle poursuit en décryptant l??uvre de ?l?homme debout, musique et verbe, Maunick déclame depuis 50 ans un verbe qui ne peut tarir.?

Pour sa part, Jean Claude de l?Estrac, ami du poète a choisi de ?refaire le voyage. Reconstruire la trame?. Point de départ, un précepte soufi : ?Si le mot que tu vas prononcer n?est pas plus beau que le silence, ne le dis pas.? Témoignage pétri sur les bancs de l?amitié, Jean Claude de l?Estrac affirme avoir ?vu combien Edouard Maunick savait donner sans compter, aimer sans espérer. J?ai vu aussi ses coups de gueule, ses colères, les vraies, les fausses. Ceux qui m?accusent d?être parfois un peu grande gueule, je suis bien aise de pouvoir les renvoyer à mon maître. Debout tu vis, debout tu l?as toujours été, dans les fêtes comme les défaites. Seki kone kone. J?ai compris à te regarder que l?immodestie est une vertu.?

Le temps défiguré préfigure le néant où plus rien n?est à nous hors nos lambeaux d?écorce

?Je n?accepte pas la démission. Je suis prêt à tout recommencer. ?

l?enfant se souvenant
d?un vent incandescent convoque un équinoxe inconnu du soleil

?J?invente des saisons. Chaque fois que tu vas crever, tu as la chance d?être encore là. À ma mort, j?ai demandé qu?on me brûle, je redeviendrais cendres.?

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