Publicité

Quand la parole libère et le silence condamne

3 septembre 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

La publication de la semaine dernière des témoignages de deux pères incestueux a indigné certains lecteurs. Il nous a, donc, semblé important de revenir sur la question et d?analyser les raisons de ce malaise.

Des lecteurs (essentiellement des hommes, soi dit en passant) ont été choqués par la publication, la semaine dernière, de témoignages de deux pères incestueux. Leur réaction est compréhensible. Nous-mêmes, à la rédaction, avons été perturbés à leur lecture. La décision de les publier n?a donc pas répondu à un besoin de sensationnalisme. Le but de cette démarche n?était certainement pas de flatter quelque instinct voyeuriste, de banaliser, ou pire encore, d?excuser les actes de ces hommes. Bien au contraire. L?objectif était de provoquer en chacun d?entre nous une prise de conscience d?une réalité dérangeante et de réaffirmer si besoin était, la nécessité absolue de ce tabou. Ce que d?aucuns semblent oublier, puisqu?ils transgressent l?interdit.

Au-delà donc de l?aspect « sensationnel » derrière lequel on cache trop souvent son indignation face à une démarche que l?on désapprouve parce qu?elle perturbe, la question pertinente est de savoir pourquoi. Pourquoi ces témoignages nous ont-ils choqués ?

Essentiellement parce qu?ils bouleversent nos repères traditionnels et remettent en question nos idées reçues. Sans qu?on l?admette ouvertement, on pense que l?inceste a lieu surtout dans des milieux défavorisés où règnent la pauvreté, la promiscuité et le manque d?instruction. Le témoignage de ces deux hommes fait voler en éclat ce préjugé de classe. Ils font partie d?un milieu social plutôt aisé, ont une carrière professionnelle honorable. Autrement dit, l?inceste sévit dans tous les milieux, y compris ceux que l?on imagine au-dessus de tout soupçon. Il n?est pas « réservé » à une classe sociale particulière. Cela peut être notre voisin, notre ami, notre collègue de bureau. Ces témoignages viennent nous le rappeler, brutalement certes.

La deuxième raison de notre malaise provient du fait que pour la première fois, nous entendons la parole des agresseurs. Jusqu?à présent, ce sujet douloureux a toujours été abordé du point de vue de la victime. Jamais de celui de l?agresseur.

Or, il est facile de se mettre à la place d?une victime, d?éprouver de la pitié et de la compassion pour elle. Nous nous insurgeons contre le « salaud » qui a pu commettre un acte aussi abject. Nous déplorons, nous condamnons, et puis, c?est tout. Ce moment d?indignation passé, nous retournons à nos moulins. La « prise de conscience » s?arrête là, parce que cela ne remet pas en cause fondamentalement ce que nous sommes.

Mais dans ce cas précis, l?identification est impossible car monstrueuse. Jusqu?à maintenant, on ne pouvait qu?imaginer ? et encore très vaguement ? les raisons et les circonstances du passage à l?acte. D?ailleurs, cherchait-on à les connaître vraiment ? Avec ces témoignages, ce qui restait du domaine de la spéculation sordide, devient tout à coup une réalité incontournable. En donnant la parole aux agresseurs, l?acte est révélé dans toute sa crudité. On ne peut plus l?ignorer. Il devient concret. Jusqu?ici, nous n?avions que la parole de la victime, qui, malheureusement, a bien peu de poids. D?ailleurs, le premier réflexe bien souvent est de ne pas la croire. Mais si c?est l?agresseur qui avoue, il n?y a plus de doute possible. L?inceste existe bel et bien.

Le témoignage devient alors insupportable parce qu?il nous renvoie à nos propres angoisses. Il nous oblige à nous interroger sur les relations que nous entretenons avec nos propres enfants, sur la place et le rôle que nous jouons au sein de la famille ? à cet égard, le silence des mères est éloquent (il faudra bien aborder ce sujet un jour). Et ça, c?est très déstabilisant. Mais cette remise en question peut aussi être salutaire, en resituant nos responsabilités. Être parent, c?est être vigilant, surtout vis-à-vis de soi-même. Et si cet article permet à un homme, un seul, ne pas transgresser l?interdit, s?il permet à une jeune fille, une seule, d?être épargnée, alors cette publication n?aura pas été vaine.

Enfin, quel que soit le bien-fondé ou non de notre démarche, en écoutant ce que les agresseurs ont à dire, nous replaçons les victimes au c?ur du débat. La victime d?abus sexuels a besoin d?être reconnue comme telle, par la société, mais aussi par son agresseur. Savoir que ce dernier reconnaît sa culpabilité et accepte sa responsabilité, peut avoir un effet libérateur pour elle. Elle est donc bien une victime ; non seulement elle n?a pas inventé ce qui s?est passé, mais surtout ce n?est pas de sa faute à elle. D?ailleurs, à la suite de la publication de l?article incriminé, trois femmes nous ont appelés pour nous confier qu?elles avaient vécu la même chose lorsqu?elles étaient jeunes et que cette lecture, aussi pénible soit-elle, les avait soulagées. Et surtout qu?elle leur avait enfin permis d?en parler, trente ou quarante ans après les faits, à leur entourage. Nous publions ci-dessous leurs témoignages.

L?inceste est une réalité, qu?on le veuille ou non. Il faut en parler, briser cette loi du silence qui maintient les victimes sous une chape de honte et de culpabilité. Y compris en donnant la parole à leurs agresseurs.

Isabelle Motchane-BRUN

Trois victimes témoignent

■ Sunita, 52 ans, mère de deux enfants, victime de viols par son père, entre 9 et 17 ans.

« Les mots de l?article étaient crus, choquants et ont réveillé en moi des douleurs que je pensais terminées. J?ai été l?objet de viols réguliers de la part d?un homme qui était mon père. Cela a commencé quand j?avais 9 ans, par des attouchements, puis il est passé à l?acte. J?avais peur et je n?ai rien dit. Un jour, j?ai tout dit à ma tante, qui ne m?a pas cru. Elle en a néanmoins parlé à ma mère, qui m?a giflée. Je n?ai jamais eu le courage de dire non, j?étais dégoûtée, mais c?était mon père. Quand il est décédé, alors que j?allais avoir 17 ans, je n?ai même pas pleuré.

Votre article m?a fait prendre conscience que rien n?est terminé et que le moment était peut-être venu d?en parler. Je l?ai fait, mardi, avec mon mari. Il a été très compréhensif et nous voulons être suivis, en tant que couple, par un professionnel. J?avoue que j?ai toujours eu peur pour mes deux filles par rapport à leur père, alors que c?est quelqu?un de très très doux? »

■ Josiane, 48 ans, mère de deux enfants, victime d?attouchements à l?âge de 9 ans par son frère aîné.

« Personne n?a voulu me croire : ni ma mère, ni mon institutrice. J?ai porté cette douleur, seule, depuis. C?est dimanche, en lisant les témoignages, que je me suis sentie prête à en parler à mon mari. Je me rends compte que cette douleur était en moi depuis mes 9 ans et que je porte cela comme une plaie. Avec l?accord de mon mari, j?ai décidé d?aller voir un psychologue. Cela fait presque 40 ans que je fais comme si rien ne s?était passé. Mon frère, c?est « quelqu?un » et moi, qui n?a jamais été cru, je me suis sentie toujours diminuée, sans personnalité. L?article m?a permis de me rendre compte de ce que j?avais vécu? »

■ Meera, 40 ans, mariée, sans enfant.

« Les témoignages des pères violeurs sont durs, voire agaçants et ont fait remonter chez moi du dégoût. J?ai été violée par mon père quand j?avais 12 ans et cela a continué pendant un an, de manière régulière. Dès qu?il avait bu un peu, j?y passais. Ma mère, je crois, faisait comme si rien n?était. Elle ne pouvait pas ne pas savoir que mon père venait passer une partie de ses nuits avec moi. Je suis allée vivre chez ma grand-mère lorsque mon cousin a infligé une bonne correction à mon père quand je lui ai avoué ce que je subissais. Il a été le seul à me croire sur parole.

Je vis toujours le traumatisme causé par ce viol. Je suis mariée depuis 18 ans, mais je ne suis toujours pas arrivée à dépasser ma peur des hommes. Cet article montre bien comment l?homme se donne bonne conscience en croyant que sa fille est consentante. »

Publicité