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Marcel Proust, retrouver le temps perdu

10 juillet 2005, 20:00

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L?homme aux tournures insensées. Des phrases kilométriques où le lecteur s?essouffle, rebrousse chemin, mais se laisse tout de même avoir, à tous les coups par la richesse de la langue. C?est là l?exploit de Proust.

Né un 10 juillet, Marcel Proust aura, au-delà de toutes ses espérances, magistralement réussi à passer à la postérité grâce à à la recherche du temps perdu, le livre de toute sa vie. Considérée par certains comme l'aboutissement du roman du XIXe siècle et par d'autres comme le précurseur de celui du XXe siècle, son oeuvre ?qui dépasse le temps et l?espace? ? pour reprendre les termes de la préface à la traduction chinoise ? est devenue emblématique de la littérature française, son empire dépassant largement son nombre réel de lecteurs.

Quand Marcel Proust meurt, le 18 novembre 1922, il a depuis quelques mois déjà inscrit le mot ?fin? au bas du manuscrit d?à la recherche du temps perdu. Les trois derniers volumes du roman ? qui en compte sept au total ? encore à paraître, appellent des retouches ; si La prisonnière est presque achevée, nous ignorons toujours où devait s'arrêter Albertine disparue et débuter Le temps retrouvé, qui ne sera publié qu'en 1927. Mais dès 1909, Proust a composé la charpente de son édifice : à quelque moment que la mort l'eût surpris, La recherche aurait offert sa clef au lecteur.

Tout commence en 1908, quand il ébauche un essai présenté sous forme narrative et dirigé contre la critique littéraire telle que la concevait Sainte-Beuve. Proust passe alors aux yeux de ses contemporains pour un esprit cultivé, raffiné, voire un peu snob ; il est connu pour avoir publié un ?charmant recueil?, Les plaisirs et les jours (1896), quelques articles et des traductions du critique d'art et sociologue britannique John Ruskin, mais on ne sait pas qu'il a rangé dans ses tiroirs, faute de lui trouver un dénouement, un long roman dont le héros s'appelle Jean Santeuil.

Vers l'été 1909, le conte Sainte-Beuve se métamorphose en roman. En imaginant que son héros, invité à une matinée chez la princesse de Guermantes, a la révélation du temps sous ses deux espèces (temps intérieur grâce à une série de réminiscences, temps extérieur grâce aux visages vieillis des invités de la princesse), Proust change en dénouement romanesque la conclusion de son essai ; mais celui-ci s'était déjà chargé de scènes et de personnages imaginaires, au point que s'y perdait le fil du discours critique. En somme, le projet s'est amplifié plutôt qu'égaré.

Fasciné par les toilettes de madame Swann et par la culture de son époux (Du côté de chez Swann), troublé par les manières vulgaires de jeunes cyclistes en vacances au bord de la mer (A l'ombre des jeunes filles en fleur), avide d'invitations dans des salons où s'échangent des futilités (Le côté de Guermantes), torturé par des amours qui n'en valent pas la peine (La prisonnière et Albertine disparue), le héros de La recherche ? qui se confond beaucoup plus avec Proust que le narrateur qui dit ?je? ? porte en lui un chef-d'oeuvre. à suivre la méthode de Sainte-Beuve, qui le soupçonnerait ?

Son admiration pour les peintures d'Elstir ou pour la musique de Vinteuil ne semblent pas peser lourd en face de cette paresse qui désole sa grand-mère. Mais cette ?paresse? est avant tout une crainte respectueuse devant l'oeuvre à laquelle il se destine.

Le héros du roman reflète son créateur : s'il avait été un jeune homme pressé et avide de succès, Proust aurait vaille que vaille bouclé son Jean Santeuil, et en 1908, on aurait moins prêté attention, dans les salons du faubourg Saint-Germain à Paris ou sur la digue de Cabourg en Normandie, à ses allures précieuses qu'à son talent et à son succès littéraires. Bref, sa réputation de frivolité était l'envers d'une haute exigence. Elle lui valut, en 1912, le fameux refus par les éditions de la Nouvelle revue française du premier volume de La recherche, Du côté de chez Swann : feuilletant le manuscrit, l'écrivain André Gide y entrevit, comme il s?y attendait, des histoires de duchesses et, victime du ?syndrome de Sainte-Beuve?, s?exposa à ce qu?il appellera plus tard le plus grand remords de sa vie, être passé à côté du sens d?une oeuvre en gestation.

Du moment où il conçut le dénouement de La recherche jusqu?à sa mort, c?est-à-dire pendant treize années (1909-1922), Proust a multiplié portraits et péripéties, réorienté ou amplifié certaines des intrigues, enflé ses phrases de comparaisons afin de relier l?individuel au général. Après avoir craint, au début, que son roman ne dépassât les mille pages, il en a écrit plus de trois mille. Cette longueur elle-même prend un sens. Le parcours du héros retrouvant finalement le temps (qui lui permet de réussir à unifier son moi) évoque en effet celui de Parsifal conquérant le Graal.

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