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Cherie Blair l?inclassable
La scène se passe à Londres, autour de Noël 1976. Deux jeunes avocats stagiaires déjeunent dans un pub de Covent Garden. Tony a 23 ans, Cherie, 22. Il est souriant, sûr de lui, frais émoulu d?Oxford. Elle est brillante, un peu timide et traîne un léger accent de Liverpool. Tous deux nourrissent d?immenses ambitions. A l?heure du dîner, ils sont encore là. «Quelque chose avait dû arriver», confiera-t-il, amusé, vingt ans plus tard. Elle donnera, fataliste et ravie, son explication : «Lorsqu?on a succombé à son charme, on ne s?en remet pas.»
Entre Cherie Booth et Tony Blair, la rivalité aurait pourtant pu tuer l?idylle naissante. Car, dans le cabinet qui les emploie à l?essai, il n?y aura en fin d?année - ils le savent - qu?une place pour deux. «Ça ne me plaisait pas du tout, dira-t-elle. On m?avait promis que je serai seule candidate.» Sortie major de sa promotion de juristes à la London School of Economy, elle est plus méritante que lui. Travailleuse opiniâtre, elle impressionne par son intelligence. A l?heure du lunch, elle avale des sandwichs, le nez dans les livres.
Dieu est aux rendez-vous de Tony et Cherie. Ils sont fervents croyants : lui, anglican, elle, catholique, et leur foi chrétienne les rapproche. Ils se marieront en 1980 dans une chapelle anglicane d?Oxford, mais, plus tard, baptiseront leurs quatre enfants. Tony se décrit comme un «chrétien ?cuménique». Sans se convertir à la religion de Cherie, il ira à la messe, et communiera en famille, «car il est important de prier ensemble». Elle demandera une audience à Jean Paul II. Il la recevra, et Tony avec elle, en février 2003, à la veille de la guerre en Irak. Insigne honneur, leur hôte dira pour eux une messe privée. Depuis Churchill, aucun premier ministre britannique, encore moins son conjoint, n?avait été reçu par un pape.
Cherie est un prénom dur à porter face à la presse la plus féroce du monde. Les tabloïds de droite ont fait d?elle leur cible favorite. Ils l?ont affublée, au fil des ans, de tous les surnoms aimables : «la Tsarine», «Lady Macbeth», «la Reine de Saba», «Cherie-Antoinette», et même «la Méchante Sorcière». Ils savent qu?en attaquant Cherie ils atteignent Tony. Deux proies pour le prix d?une. Elle représente ce que certains commentateurs détestent : une femme d?origine modeste ayant brillamment réussi et qui, de surcroît, reste de gauche. Lord Rothermere, propriétaire du Daily Mail, le tourmenteur en chef de Cherie, aurait, dit-on, été horrifié, un soir à Downing Street, lorsqu?elle sortit son sein pour nourrir le bébé Leo. Cherie s?estime, souvent avec raison, injustement vilipendée. Mais désarmer cette presse hostile est une tâche impossible.
Tout est prétexte à diatribe. Et d?abord son look : un pantalon trop voyant, un rouge à lèvres trop vif, ou un sourire en biais. Puis ses manières, ou sa prétendue absence de style : un chapeau oublié, un bâillement en public, une révérence refusée à la reine. Cherie fut longtemps mal dans sa peau : «Je me suis toujours vue comme un cerveau, pas comme une beauté.» Après tout, elle est avocate, pas top model. Cherie aime l?argent, c?est sa faiblesse. La peur de manquer la hante, venue de l?enfance.
La presse l?accuse ? à juste titre ? de jongler avec ses deux identités (Booth et Blair), et de mélanger les genres ? charité et profit. Sans doute a-t-elle besoin, ajoutent les plus acerbes, de rembourser le crédit qui a permis aux Blair d?acheter récemment une maison de 3,6 millions de livres (5,2 millions d?euros) près de Hyde Park. Vingt-cinq ans plus tard, même leurs ennemis en conviennent, Tony aime Cherie, et Cherie aime Tony.Il respecte sa liberté de parole et d?action, et lui pardonne ses gaffes politiques, par exemple lorsqu?elle critique, sur le sol américain, les détentions à Guantanamo, ou qu?elle semble excuser le terrorisme palestinien. On l?a dite hostile à la guerre en Irak, mais elle a démenti.
Une fonctionnaire de Downing Street, qui parfois voyage avec elle, est désormais chargée de la conseiller. A ceux qui lui prêtent une forte influence sur son mari, elle a répondu, une fois pour toutes, par une boutade : «La dernière chose dont j?ai convaincu Tony, c?est d?arrêter de fumer. C?était un quart d?heure avant notre mariage.»
<B>Jean-Pierre Langellier
© 2005 Le Monde News Service-Distribué par The New York Times Syndicate</B>
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