Publicité

Religion-Etat : une dialectique en vue du bien commun

10 mars 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Je voudrais m?exprimer sur un sujet qui est de brûlante actualité, surtout en cette période préélectorale : les relations entre religions et gouvernement. Ce sujet fait débat dans l?actualité locale, à travers les médias aussi bien que dans des forums organisés par l?université de Maurice.

Avec la tradition de l?Eglise catholique, je plaide pour une autonomie des compétences de ces deux instances ? et je suis d?accord avec M. Raj Meetarbhan quand il avance que ?le mélange entre la politique et la religion est fondamentalement mauvais? (l?express 03/03/05). Cependant, M. Meetarbhan fait un amalgame que je voudrais mettre au clair. Cet amalgame consiste à mettre l?Eglise catholique et quelques associations socio-religieuses hindoues dans ?le même panier? quant à leurs manières respectives de fonctionner dans leur relation avec l?Etat. Or, le fonctionnement de l?Eglise catholique dans ce domaine est très différent de celui de la religion hindoue.

Par exemple, l?Eglise catholique n?offre jamais le micro aux politiciens quand ceux-ci assistent aux célébrations religieuses. Jamais aucun politicien d?aucun gouvernement n?a siégé sur un comité interministériel pour organiser les fêtes religieuses catholiques. Le diocèse de Port-Louis a même récemment déjoué une tentative émanant d?un politicien pour organiser la fête du Père Laval. Par contre, diverses associations socioculturelles hindoues acceptent non seulement que les politiciens prennent le leadership lors des préparatifs de fêtes mais aussi qu?ils s?approprient une prise de parole ?spirituelle? lors des cérémonies religieuses hindoues. On en arrive à une situation où les interventions des politiciens ont pris le pas sur celles des religieux ? c?est du moins ce qui ressort des comptes rendus des journaux. Ces mêmes politiciens ? un peu gênés ? ont récemment affirmé qu?ils intervenaient en tant que ?dévots? dans les célébrations religieuses de la fête Maha Shivaratree. Mais personne n?est dupe?

La compétence du gouvernement est de gouverner : il porte la responsabilité de s?assurer, à travers les lois et leur application, que les libertés économiques, sociales et religieuses s?exercent en vue du bien commun. Et ce, en veillant à ce que l?exercice de la liberté des uns ne soit pas au détriment de celle des autres.

Les religions sont compétentes pour offrir à l?homme les moyens de vivre sa relation avec l?Etre suprême. Elles portent la responsabilité de gérer la dimension spirituelle de l?humanité. Même si la relation à Dieu comporte des dimensions sociales, les religions ne doivent pas gouverner à la place des gouvernants !

Cette autonomie de compétence ne veut pas dire pour autant que la politique n?a rien à voir avec la religion et inversement. Les gouvernements se doivent non seulement de reconnaître cette dimension religieuse fondamentale pour les hommes et les femmes qu?ils gouvernent, mais portent aussi la responsabilité d?assurer aux religions un cadre de fonctionnement qui comporte des libertés et des limites. Pour mieux exercer cette responsabilité de manière égalitaire et juste en respectant la variété des croyances et des non-croyances, l?Etat devrait se tenir dans la stricte neutralité par rapport aux religions. Par ?neutralité?, nous ne voulons pas dire opposition ou non-reconnaissance. Ce terme traduit la non-adoption d?une religion par l?Etat, ou d?attitudes qui montreraient que l?Etat est plus proche d?une religion ou d?une autre. Quand l?Etat adopte une ligne religieuse sectorielle, elle court le risque d?adopter des exigences qui ne sont pas d?intérêt national. Ce qui ne veut pas dire qu?il devrait s?interdire de prendre des suggestions particulières qu?il jugerait bonnes pour l?intérêt national.

De leur côté, les religions doivent pouvoir intervenir dans les débats de société pourvu qu?elles respectent les limites de leurs compétences et qu?elles n?empiètent pas sur celles de l?Etat.

Dans la tradition catholique, la doctrine sociale de l?Eglise exprime la compétence d?intervention de l?Eglise dans le champ politique en distinguant LE politique de LA politique. Ce qui relève de la politique spécifique est du domaine des partis politiques avec leurs programmes, leur choix et les rapports de force historiquement situés. Le politique fait référence à la dimension sociale et économique de la vie humaine, indé- pendamment des choix partisans. Par exemple, une religion ferait de la politique si elle exhortait, avec force arguments, de voter pour tel parti. Elle fait du politique, par exemple, quand elle conscientise ses fidèles sur l?importance des questions sociales et leur devoir d?exercer leur droit de vote. Certains voudraient interdire aux religieux de donner leur point de vue sur des questions d?ordre social, politique ou économique sous prétexte d?ingérence. Mon intervention lors de la messe en mémoire de M. Lagesse avait pour but de réclamer le respect du secret d?instruction dans les enquêtes policières. Cependant, elle a été perçue comme une ingérence. Donner un point de vue n?est pas une ingérence. Un point de vue est à prendre en considération ou à écarter. Je n?ai revendiqué aucun pouvoir d?intervention dans un domaine qui n?est pas le mien.

L?histoire démontre que des religieux, avec la liberté que leur confère leur statut, ont eu le courage de s?engager dans des enjeux de société comme la liberté de la presse ou la liberté de réunion. Rappelons l?engagement de Mgr Jean Margéot, des pères Souchon et Cerveaux pour la liberté de la presse en 1984, et celui de Mgr Amédée Nagapen en 1971 pour la liberté de réunion, rendant disponibles les salles d??uvres quand l?état d?urgence décrété par le gouvernement interdisait des rencontres publiques. Les paroles prophétiques d?un Helder Camara, d?un Gandhi ou d?un Martin Luther King ont certes eu des impacts politiques considérables mais ils n?ont pas fait de la politique. Lors d?un forum à l?université de Maurice, lundi 28 février, sur les relations religions/Etat, Mgr Tengatenga, évêque du diocèse anglican de Southern Malawi, avait qualifié ces relations de ?dialectiques?. Le rapport dialectique suppose que les deux termes en interaction jouent pleinement leur rôle en demeurant ce qu?ils sont. La condition sine qua non pour que le rapport reste dialectique exige qu?aucun des termes ne perde son identité. Or, quand il arrive que par certains comportements, l?Etat se confonde avec une religion ou inversement, ce rapport est mis à mal. Le père Philippe Goupille dira que dans notre pays, cette dialectique parfois polémique s?est révélée fructueuse pour le bien commun. L?ex-URSS n?a-t-elle pas voulu fonder son système politique sur l?élimination de la religion ? Le régime a implosé. Dans les monarchies théocratiques européennes ou les théocraties africaines, l?abus de pouvoir des religieux a abouti et aboutit encore de nos jours, à des crimes collectifs, voire des génocides.

A chacun son métier et les vaches seront bien gardées?

Jean Maurice LABOUR

?Certains voudraient interdire aux religieux de donner leurs points de vue sur des questions d?ordre social, politique ou économique sous prétexte d?ingérence...?

Publicité