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Philippe Forget : Au commencement étaient les lieux

14 février 2005, 00:00

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Les lieux que nous fréquentons finissent toujours par devenir, à un moment donné de notre vie, l?esprit qui nous anime. Egéries mystiques ou nymphes terrestres, souffles inspirateurs ou muses poétiques, ils diffusent alors dans nos veines un enthousiasme lyrique. Quel que soit l?acte auquel nous avons recours pour les évoquer, nous ne pouvons que les matérialiser en les chantant. Et c?est ainsi, en se livrant à l?écriture qu?est sa passion, Philippe Forget (Prix Jean Fanchette 1996) chante sa terre natale en vers, et vante en prose la beauté unique de celle-ci. Ce faisant, il offre à la part abstraite de l?espace mauricien sa voie vers l?incarnation.

Les lieux incarnés, tel est le titre sous lequel l?auteur regroupe, en 485 pages, un certain nombre de ses textes appartenant à différents genres d?écrits, allant du mémorial au roman, et ayant pour toile de fond l?espace mauricien et sa part d?originalité. Une poignée de graines regroupe vingt-trois petites histoires, les nuits de Matapan est un mémorial sur Chamarel, voyage dans mon pays est une série de chroniques, moments donnés regroupe vingt-neuf poèmes, et les impurs est un roman. La formulation des titres et sous-titres annonce déjà la focalisation sur le spatial : voyage dans mon pays, l?île, traces, grand Nord, voix du Sud, terre poésie, embarcadères.

A travers ces exercices de style, l?auteur, exploitant le langage selon ses possibilités, construit tout un discours qui proclame que de la terre pleine à la mer, du nord au sud, en passant par des collines, vallées, falaises et rizières, ?les lieux restent vivants, plus que les gens.? Il faut alors voir dans le titre principal de l?ouvrage sa valeur métaphorique. Car si les lieux sont incarnés, ils ne le sont, et ne le peuvent, que dans le verbe : le langage est l?unique moyen par lequel leur transformation en ?biens presque charnels? est réalisable. Il suffit de suivre l?auteur dans ses balades à travers l?île, faites entre 1997 et 2002, racontées sous formes de chroniques dans voyage dans mon pays, ou encore de voir comment les nuits de Matapan deviennent des souvenirs cristallisés de la terre de Chamarel, pour se rendre compte comment ?autour des lieux, la mémoire bâtit la légende? et, pour couronner le tout, ?les gens deviennent des prétextes.?

Certes, les souvenirs de Forget ne viennent pas toujours corriger les réalités de sorte à produire une image utopique de l?espace mauricien qui serait le paradis original. Ainsi, si l?auteur loue la beauté unique de l?immense baie de Mahébourg, il ne cache pas les malheurs d?en face : ?le village historique est misérable, délabré, négligé.?

Dans l?ensemble, chaque ville et village est un lieu qui se fait patrimoine au nom évocateur : Bois-des-Amourettes, Ruisseau-des-Délices, Petit-Bel-Air, Ville-Noire, Baie-du-Cap, Trou-d?eau-Douce, Riche-en-eau? Tant de noms qui participent aux réalités de l?île dont l?identification même ne peut se faire qu?à travers l?emprunt d?une figure de la rhétorique : ?c?est un pays que j?ai toujours identifié comme un morceau d?Afrique.? Comparaison certes, mais la couleur reste bien locale : retranscription des dialogues dans la langue originale qu?est le créole mauricien, utilisation des termes propres à la culture d?ici, comme goni, pagla, sirdar?

Sans doute, tout cela est dû au fait que, comme le dit si bien Philippe Forget lui-même, d?une part ?la mémoire conserve avec fidélité des traces secrètement imprégnées?, et d?autre part, le langage, chair linguistique que sont les lieux incarnés, laisse transparaître ces traces.

Mais à bien y voir, ces lieux ne sont pas incarnés que dans le langage uniquement. Ils le sont dans la chair de l?auteur lui-même. Et c?est pourquoi, en face de tous ces lieux évoqués, ?on ne regarde pas : on fait partie d?une structure charnelle.? L?auteur et ses espaces partagés vivent ainsi en parfaite symbiose. Voilà pourquoi les lieux incarnés ont un sens métaphorique ? car concrètement ils ne peuvent être incarnés qu?à condition qu?ils se donnent pour valeur une notion abstraite. En réalité, c?est cette symbiose qui est incarnée dans les mots. Car celle-ci est dépassement. Elle est au-dessus du langage qui a pour fonction de la transcrire et au-dessus de l?espace qui est là pour accueillir le moi profond de l?auteur. Pas étonnant que ?cent fois la même route et toujours ce recueillement??

Reste à espérer que cet ouvrage de Philippe Forget dépassera les 50 exemplaires actuellement hors commerce pour être disponible au grand public très prochainement !

<I>?Et c?est pourquoi, en face de tous ces lieux évoqués, ?on ne regarde pas : on fait partie d?une structure charnelle.? L?auteur et ses espaces partagés vivent ainsi en parfaite symbiose.?</I>

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