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Ces délaissées de la zone franche
Désarroi et impuissance? Colère et angoisse? Ces sentiments n?ont pas cessé de tourmenter jour et nuit Jaya, 42 ans, et Megha, 35 ans, ouvrières à l?usine Sinotex de Terre-Rouge. En effet, depuis qu?elles ont appris qu?elles allaient être licenciées fin mars, c?est tout un pan de leur vie qui s?est écroulé. C?est comme si elles se dépêtraient dans un cauchemar sans fin.
« Il y a quelques mois nous avions eu vent de rumeurs sur une possible fermeture. Puis, plus rien. Et le vendredi 4 février, tout a basculé? », affirme Jaya. La voix nouée par l?émotion, Edmund Lau, le General Manager, annonce alors à ses 1 367 employés (dont 900 ouvriers mauriciens) la fermeture de l?usine, précipitée, dit-il, par une baisse drastique des commandes depuis novembre dernier. La direction prend toutefois l?engagement d?indemniser les employés en vertu des dispositions de la loi.
Leurs noms figurent maintenant sur une liste que la direction de l?usine a pris soin de noter. « Si ena travay zot pou fer nou kone. » On leur assure déjà qu?une autre usine textile située à Solitude, souhaite recruter quelques ouvriers. Mais Jaya et Megha ont perdu toute illusion. « Ki dir ki sanne lizinn la pas pou ferme ? »
« Mo lespri fatige, mo pa kone ki mo pou fer? », soupire Megha. Divorcée, mère de Kevin, son fils âgé de 11 ans, sa vie n?est que drames. Son mari l?abandonne alors qu?elle est enceinte de deux mois. Elle plie bagages et revient vivre dans sa famille à Laventure, un petit village de l?Est. Elle occupe, jusqu?à ce jour, une chambre en béton et en tôle de trois mètres sur quatre, sans toilettes ni salle de bains. « Kan siklonn vini, mo pa en sekirite. Si sa tol la anvole, tou fini pou moi. » Megha et son fils vivront dans cette pièce, avec la peur d?être jetée à la rue par le propriétaire qui n?est autre que le frère de la malheureuse. « Il peut à tout moment me dire qu?il veut récupérer sa maison? »
<B>Son c?ur de mere se brise</B>
Même si la famille de Megha est aisée, cette dernière doit se battre chaque jour pour joindre les deux bouts. « Mo defavorise depi lanfans, parski mo papa pa finn deklar moi. » Comme elle ne porte pas le même patronyme que ses frères, elle verra son héritage lui filer entre les doigts à la mort du chef de famille.
Mais malgré tout, elle a pris sa vie en main avec courage et, grâce à son travail à l?usine, elle a pu garder la tête hors de l?eau. « Mo ti garson ek moi nou pe surviv. Me de plus en plus nou lavi pe vinn difisil. » Avec Rs 1500 par quinzaine, c?est à peine si elle parvient à vivre. « Bizin debrie ladan mem, pey delo, lalimier, transport mo zanfan, tir rasion.»
Le poisson et le poulet ont disparu de leur menu depuis belle lurette. Dans sa tente de « ration », elle ne fait provision que pour les produits de base : du lait, du sucre, du sel, du thé et de l?huile. « Tou lezour nous manz rougay ek bien bred ou soit gren sec. La pom damour pe vinn ser, legim oussi pe monte? »
Son c?ur de mère se brise lorsqu?elle se remémore le jour où son fils lui a demandé de lui frire un ?uf.
À Rs 3,50 l?unité? c?est encore trop cher pour sa bourse. Maigre, le dos voûté, Kevin montre manifestement des signes de malnutrition. « Enn zour li dir moi, so leker pe bat for-for. Mo pane amenn li lopital. Monn pense pou mo sorti la pou al Flacq li pou coûte moi Rs 32? »
Megha est lasse de cette vie de sacrifices. « Mo ena enn limit, mo enn dimounn oussi, ki kantite mo pou siporte ? », se demande-t-elle. Dans ses moments les plus sombres, elle s?abîme dans une espèce de torpeur, et pense à l?irréparable. « Mo nek pense mo pena okenn sipor ki mo pou fer ? Mo nek pens suisid. Le gouvernement affirme que les Mauriciens sont riches. Sachez que les pauvres ne vont pas crier leur misère sur tous les toits, à moins d?être acculés ?»
Avec Jaya, elle est prête à faire n?importe quoi pour gagner honnêtement sa vie. « Nous dakor pou fer lezot kiksoz, si bisin aprann fer enn lot zafer nou pou fer li », souligne Jaya. Elle est aussi désespérée que Megha. Célibataire, voilà 22 ans qu?elle trime du matin au soir pour subvenir aux besoins de sa vieille mère et de son frère, tous les deux malades. « Mo tousel roul la kuizinn. Mo ena banne frer me saken get pou li. »
« Si je perds mon travail, comment allons-nous faire ? Comment vais-je rembourser les prêts, et payer la télé que j?ai achetée à crédit en décembre dernier? » Ce qui ne l?empêche pas de penser à ses amis qui partagent le même sort. « Mo bann kamarad oussi ape soufer : ena so mari soular, ena pe marie zot zanfan, kouma zot pou fer ? »
Par pudeur, Jaya et Megha préfèrent ne pas être photographiées. Discrètes, elles veulent seulement que leur histoire soit publiée pour que les autorités daignent se pencher sur la difficulté des licenciés de la zone franche. Car jamais avant, l?avenir ne leur a paru aussi sombre?
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