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La prudence
Il vaudrait mieux que l?homme n?eut pas à être prudent et qu?il lui suffit d?être sage : la vertu de prudence ne peut être portée à l?absolu. Mais, le monde des hommes étant ce qu?il est, il est préférable que l?homme soit prudent, qu?il agisse, plutôt que non.
La prudence est d?abord la prévision qui cherche à percer un avenir obscur, parce qu?ambigu. Elle est aussi la prévoyance qui préserve l?individu des dangers.
Mais si elle n?était que cela, elle serait seulement habileté : elle est vertu parce qu?elle se réalise dans un monde imparfait. Vertu du monde, et d?un monde qui n?est pas divin, la prudence n?est certes pas ce que l?on peut concevoir de plus élevé. Mais si le monde était tout parfait, il ne resterait rien à y faire. Or, c?est dans le faire ou l?agir que l?homme réalise son excellence humaine.
Savoir nous détournerait de faire, en nous dispensant de choisir. Mais l?homme ne finira jamais de connaître un monde changeant et imprévisible. C?est pourquoi il aura toujours à délibérer et à choisir. La prudence est cette vertu des hommes voués à délibérer dans un monde obscur et difficile, dont l?inachèvement même est une invitation à ce qu?il faut bien nommer leur liberté.
L?intérêt de cette conception, c?est de permettre de dégager une certaine structure de l?action humaine. L?action morale n?est qu?un cas particulier de quelque chose de plus général. Dès lors, elle ne peut se soustraire à l?exigence de toute praxis qui est de réaliser sa propre fin, d?être une action réussie, « eupragia ». Une action manquée n?est pas une action, elle ne peut être a fortiori une action morale.
L?homme agit pour se réaliser, avec et pour autrui, dans des institutions justes : c?est à la fois éthique, politique et ontologique. L?intention ne peut rester indifférente au résultat, car l?action doit compter avec l?imprévisibilité au monde. Voilà pourquoi l?action est remède à la contingence du monde et à celle des affaires humaines dont la fragilité reflète l?impuissance de l?univers lui-même à être éternellement ce qu?il est.
Mais peut-être se dessinent également les limites de cette concertation de l?agir. On voit qu?elle est tributaire d?une conception déterminée du devenir, mais aussi du temps. Rien n?est jamais gagné dans un monde soumis à la contingence, au risque, jamais écarté, de l?échec sous toutes ses formes. Ce qui est la chance de l?homme et de sa liberté apparaît aussi comme un hasard. Il faut saisir l?occasion favorable d?agir, le chairos.
Mais l?homme n?est jamais contemporain de lui-même. Il demeure à jamais séparé du but qu?il poursuit à travers ses actions : se rejoindre lui-même, pour jouir de se voir accompli. Bref, le monde est imprévisible mais il n?est pas irréversible. Ce qui ne cesse de revenir c?est le risque de l?échec, lié à notre finitude de mortels. Éternel retour, en ce sens, ou même l?échec à être pleinement soi-même. Qui peut dire qu?il a pleinement accompli sa vie ?
■ Le lancement du livre de Christophe Vallée L?apparence et la réalité, aura lieu le 25 février, au Centre Culturel Charles Baudelaire.</B>
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