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A la conquête des bancs publics

12 février 2005, 00:00

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Comme les flamboyants ou les poubelles, la scène fait partie du paysage. «Oh que c?est méchant», s?offusquent les attendris. Non, seulement réaliste, dépendant de la posture adoptée face à la décence publique. Toujours est-il que deux jours avant la Saint Valentin, le temps se prête à une recrudescence d?activité sur les bancs publics. Des gestes assumés sans fausse pudeur parce que naturels et tendres mais sanctionnés, non seulement par des yeux remplis de reproches mais aussi par des approches verbales de certains gardes de sécurité.

Assis hanche contre hanche, le monde n?existe plus pour Arjun et Reena. Ils ont ce regard un peu perdu des nouveaux amoureux. Un mois et demi qu?ils se connaissent. Autant de temps à compter et recompter les secondes qui les séparent du prochain rendez-vous. Elle est réceptionniste, lui sales executive. Ses yeux revolver le prennent en otage lors de leur fête de fin d?année. Depuis, ils s?emploient à faire coïncider leur pause déjeuner. A «se sauver» de la canicule qui chauffe à blanc le goudron de la rue Sir William-Newton pour trouver refuge sur les bancs du Caudan, face à la marina ou à l?ombre des bougainvillées.

<B>La tempête des calins</B>

Une fois ce couple repéré, nous approchons à pas de loup. Patiemment, nous attendons une accalmie dans la tempête de câlins. Le souffle court, ils reprennent pied lentement dans la réalité. Les pains fourrés achetés pour apaiser leur faim perdent leur gras dans le sac en plastique qui les abrite sommairement du soleil. Les demi-litres de boissons gazeuses se réchauffent, oubliés sous le banc.

Difficile de déranger cette intimité pourtant exposée à la vue de tous. «Pena lot plas pou ale», lâche Arjun, visiblement contrarié de cette interruption. «Je n?ai ni voiture ni moto et on n?a que 45 minutes. Il faut compter le temps de l?aller et du retour. A ce rythme-là, on ne peut pas aller bien loin.» Pour se donner une contenance, il mord avidement dans son déjeuner pendant que Reena, toute à son bonheur d?avoir « trouvé quelqu?un de gentil, qui me comprend», explique qu?il leur faut tout de même modérer leurs élans, pas à cause du qu?en dira-t-on, mais «a koz gard sekirite».

D?un signe du menton, elle désigne l?un de ces hommes en bleu marine qui, armés d?un talkie-walkie, d?un carnet et d?une plume, quadrillent le front de mer. L?air pas commode, l??il aux aguets sous la casquette, ils veillent au grain. Au moindre geste suspect. «Ena fwa, nou finn zis maye, mem pa embrase, zot vinn dir nou pas gagn drwa fer sa isi.»

Interrogée sur sa réaction quant à la «sanction» des autorités, Reena avoue : «La première fois, j?ai été très choquée. C?est vrai qu?on est dans un lieu public, mais je ne faisais rien de mal. Je n?ai pas compris de quel droit l?agent de sécurité s?était interposé. Sur le coup, je lui ai demandé si les passants autour s?étaient plaints de notre comportement.» Reena, encore interloquée poursuit : «Il ne m?a pas répondu. Il s?est contenté de répéter ?pa gagn drwa fer sa isi? avant de s?éloigner de quelques pas.»

Une remarque qui, cependant, ne décourage pas les tourtereaux de revenir sur le front de mer. Les bancs y sont commodes, les marches en pierre et les petits coins nombreux. «L?ambiance n?a rien à voir avec le reste de Port-Louis. On n?est jamais fatigué de faire le tour des magasins où il y a plein de trucs qu?on ne pourra jamais se payer», ironise Arjun. Appuyée contre lui, Reena rigole avant de lui murmurer quelque chose à l?oreille. Il la serre dans ses bras. Ils semblent oublier notre présence inopportune.

<B>UNE PHOTO D?ELLE</B>

Mais dans un sursaut Reena ajoute : «Nou ena bokou souvenir kodan, sa mem nous retourne.» Comme la fois où Arjun avait poireauté plus d?une heure en attendant sa bien-aimée. Comme la fois où elle l?avait consolé parcequ?il venait de perdre son meilleur ami. «Kodan ki mo finn gagn mo pli zoli kado», poursuit Reena. Qu?est-ce que c?est ? Une rose, un bijou ? Nous ne nous tenons plus d?impatience. «Non, un portrait.» C?était en décembre. «Pena boukou plas ki mo kone kot fer sa.» Plusieurs fois, Arjun a demandé à Reena de lui donner une photo d?elle. Coquette, elle a toujours refusé, prétextant qu?elle était mieux en vrai.

La canicule de décembre aidant, Arjun arrive à la convaincre de se faire faire le portrait par l?un des dessinateurs qui se tiennent pas loin de la fontaine. « Mo finn prefere al get enn tifi.» Difficile de rester immobile pendant plus de 20 minutes, mais la main d?Arjun posée sur son épaule l?aide à garder la pose. Reena n?a pas été déçue. Si des variantes existent au scénario, il est sensiblement le même, que l?on se rende dans les centres commerciaux de Curepipe ou de Quatre-Bornes, à la gare routière de Rose-Hill, vers 14 h 30-15 heures. Les «baz» offrent le même spectacle. Celui des amours adolescentes et des flirts. En mal d?espace pour s?exprimer.

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