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Autopsie d?une rupture
Anil Bachoo ? Un opportuniste qui, pensant que le vent souffle dans les voiles des travaillistes, s?est empressé de rejoindre ce qu?il perçoit être l?équipe gagnante, disent les uns. Un intégriste pure souche qui est allé retrouver les siens, en rajoutent d?autres. Un traître, crie Pravind Jugnauth dans toutes les langues. Un mégalomane qui cherchait à devenir calife à la place du calife?
Jusqu?à ce qu?Anil Bachoo se décide à révéler les raisons de son départ du Mouvement socialiste militant, les interprétations de son geste iront bon train... Car au MSM, ils ne croient pas, du moins le disent-ils, qu?il ait claqué la porte parce que le parti est un bateau sans capitaine, ou parce que le MSM se laisse dicter par Paul Bérenger et son autocratie, ou encore parce qu?il s?est éloigné de son idéologie, voire que l?ambition de Pravind Jugnauth est étouffante. En réalité, les vraies raisons c?est probablement un peu de tout ça. L?une ou l?autre ne pourrait suffire à elle seule à expliquer la démarche.
Pour comprendre les motivations d?Anil Bachoo, il faut savoir que l?homme revendique fièrement son identité hindoue. Il la défend tout aussi férocement. Cela s?illustre d?ailleurs par son profond ancrage en milieu socioculturel. Est-ce un intégriste pour autant ? « Vous savez, quand on veut noyer son chien, on dit qu?il a la galle », relève un observateur, proche de l?homme.
Affable, Bachoo serait en somme moins fanatique que religieux. Il serait d?ailleurs apprécié de toutes les communautés, disent ses proches. Son compère Meckduth Chumroo, également démissionnaire,
dont on esquisse le même portrait, serait même plus populaire à Port -Louis Nord? Montagne-Longue que ne l?est son colistier Joe Lesjongard, si l?on en croit ce prêtre catholique. Dans l?entourage d?AnilBachoo, on fait ressortir qu?il a soutenu les organisations socio-religieuses de toutes les confessions?
Cependant, il n?est pas faux de dire qu?au fil de sa carrière, Anil Bachoo s?est positionné comme le champion de la cause hindoue. Il le reconnaît d?ailleurs, estimant qu?il est de son devoir de s?assurer que les siens se sentent bien. Aux côtés de Sir Anerood Jugnauth, n?a-t-il pas servi de pont entre les lobbys socioculturels et le Premier ministre ?
Dans l?esprit d?Anil Bachoo, c?est normal de défendre « l?intérêt d?un groupe puisque même Paul Bérenger le fait ». Ce qui l?est moins à ses yeux, expliquent ses proches qui disent reprendre son raisonnement, c?est pourquoi Pravind Jugnauth n?en fait pas autant. « Il aurait alors joué le rôle de contrepoids que lui a assigné la population. »
Aujourd?hui, ce Bachoo-là est convaincu que la base électorale rurale ne se sent plus à l?aise avec la configuration politique actuelle. Il la sent viscéralement hostile à un nouveau mandat de Premier ministre pour Paul Bérenger. Il la sent perdue, sans direction. C?est pour cette raison qu?il est monté au créneau. Pour faire ce qu?il a toujours fait : défendre ce qu?il considère « l?électorat traditionnel » du MSM. Sauf que cette fois, il avait affaire non pas à Sir Anerood mais à son fils.
Selon les proches de Bachoo et de Chumroo, le leader du MSM, encouragé par un « petit noyau de fidèles au sein du parti », a toujours fait la sourde oreille aux députés qui ont essayé de faire remonter le sentiment de la base jusqu?à la direction. Car les démissionnaires n?ont pas été les seuls à tirer la sonnette d?alarme. Dans le temps, d?autres députés MSM issus des régions rurales ont également éventé leurs craintes de ne pas pouvoir se faire réélire sous la bannière MMM-MSM. La direction du MSM n?aurait cependant pas fait grand cas de ces mises en garde. Pas même quand les fidèles de Sir Anerood Jugnauth, fondateur du MSM, administrèrent une cinglante défaite à ce parti lors de la partielle de Piton - Rivière-du-Rempart occasionnée par le départ de Sir Anerood à la présidence de Maurice. « Pour toute réaction, Jugnauth s?est recroquevillé sur lui-même et a prétendu que tout allait bien », ironise un autre frondeur.
En réalité, le MSM a tiré les conséquences de cette défaite. Prakash Maunthrooa, candidat malheureux de la partielle et promu secrétaire administratif du MSM, a été chargé de sillonner le pays pour mobiliser les partisans. Six mois après, celui-ci dit sa satisfaction à qui veut bien l?entendre : les oranges sont remontés à bloc et le MSM vaut son pesant d?or aux côtés de son allié. Pravind Jugnauth en est convaincu et évoque l?enthousiasme et l?esprit combatif de sa troupe.
Les frondeurs n?y prêtent aucune foi. « Comment Maunthoora peut-il connaître la température du terrain, lui qui passe son temps au Sun Trust ? Il ne faut pas oublier que c?est un ancien MMM? Il ne nous inspire aucune confiance », rétorquent-ils.
N?aurait-il donc que Maunthrooa et les « pravinistes » qui croient en la bonne fortune du MSM ? À mesure que s?approche l?échéance pour les élections législatives, il reste que la pression de la base orange s?accentue. Au début de l?année, des membres des instances régionales du MSM reviennent à la charge et disent leurs appréhensions à la direction du parti. Les dirigeants des organisations socio-religieuses hindoues s?y mettent à leur tour à la faveur de réunions avec le leader du MSM tenues sous le couvert des consultations pré-budgétaires.
Mais Pravind Jugnauth refuse de transiger. Pas question de rompre avec Paul Bérenger. Contre toute attente, son sens du discours et des valeurs laïques le poussant à résister aux pressions extrémistes semble susciter le respect du jeune politicien parmi les membres de ces mêmes sociétés. D?autant que ces qualités sont très rares chez les politiciens.
Mais le respect n?inspire pas tout le monde. « Jugnauth n?est mû que par son ambition personnelle. Tout ce qui l?intéresse, c?est sa propre ascension jusqu?au poste de Premier ministre », disent les sympathisants de Bachoo, restés au MSM. Il est tout aussi capable de pratiquer la division quand cela sert ses intérêts. Il est tout aussi sans scrupules que n?importe quel autre politicien », ajoute un observateur qui a fait la campagne de la partielle de Piton?Rivière-du-Rempart à ses côtés.
Au coeur de la rupture, on l?aura compris, il y a aussi un problème de personnalité entre Bachoo et Jugnauth. Bachoo, le politicien expérimenté, a du mal à se plier au leadership du débutant Jugnauth. Dans les milieux proches du démissionnaire, on ne récuse pas totalement cette analyse. Cependant, précise-t-on, ce n?est qu?après lui avoir donné amplement le temps de faire ses preuves que Bachoo l?a jugé.
L?avis de la vieille garde n?est plus pris en compte
Entre eux, c?est le clash de deux personnalités, deux manières d?aborder la politique, deux idéologies? « Je ne lui ai rien fait. Probablement, il sent que je lui fais ombrage », aurait confié Bachoo à son entourage il y a peu. Pravind Jugnauth ne comprend pas non plus qu?Anil Bachoo puisse se plaindre d?être mis à l?écart. « Il est n° 3. C?est une marque de reconnaissance pour sa contribution au parti. Que veut-il de plus ? Que je lui cède ma place ? »
Malgré ces relations tendues, c?est l?ex-ministre des Infrastructures publiques et du Transport qui avait proposé que le fils Jugnauth succède au père comme leader du MSM. Il aurait vite fait de constater, cependant, que le jeune Jugnauth n?a rien, ou alors si peu, en commun avec son parent, dit son entourage. Et aujourd?hui, c?est précisément cette différence-là qui est reprochée au vice-Premier ministre.
Étrange qu?il n?en ait rien dit, s?offusque Pravind Jugnauth, qui a pris un malin plaisir à relever dans des coupures de presse datant de 2004 les qualificatifs élogieux de Bachoo à son égard pour démontrer la duplicité de ce dernier : « rude travailleur, un leader qui s?affirme de jour en jour, qui dirige le parti dans le dialogue et la concertation »...
Reste qu?aujourd?hui, Bachoo pleure « Bolom la », comme les MSM appellent Sir Anerood affectueusement, qui était d?une autre trempe. En treize ans de règne, il avait conquis ses hommes en leur faisant à maintes reprises la démonstration de son flair politique. Il savait écouter ses lieutenants et tranchait dans le vif.
La grosse gaffe de Pravind aurait été la partielle de Piton ? Rivière-du-Rempart. Les nostalgiques de sir Anerood estiment que l?ancien leader du MSM n?aurait jamais désigné un candidat pour ensuite changer d?avis en couîrs de route. Pravind Jugnauth a désigné le Dr Prakash Hurry et l?a ensuite remplacé, au beau milieu de la campagne,par Prakash Maunthrooa, tenu pour être proche du MMM. Sur ce point, il aurait fait fi des conseils des politiciens expérimentés de son parti qui lui déconseillaient un tel changement.
D?être pris pour argent comptant serait resté au travers de la gorge de quelques « vieux ». « Le Parti travailliste avait mobilisé jusque les plus vieux de ses sympathisants. Chez nous, non seulement il n?y a jamais eu un geste de réconciliation avec les anciens mais ceux de la vieille qui étaient encore au parti ont été mis à l?écart », relève un membre du MSM, frustré.
Bachoo aurait ainsi été « mis à l?écart », alors même qu?il est connu pour avoir une forte assise à Piton ? Rivière-du-Rempart. Cependant, il est complètement écarté de la campagne jusqu?au dernier moment, quand il revient dans le jeu sur l?insistance de Rajesh Bhagwan et de Paul Bérenger. « Avant Piton ? Rivière-du-Rempart, un gouvernement n?a jamais perdu qu?une seule élection partielle. C?était en 1971. Dans le cas présent, le MSM a perdu même quand son leader a mis sa propre crédibilité en jeu. Cela veut dire ce que cela veut dire », continue cet observateur.
Le bien-être de la population ou les projets de prestige
La « faiblesse » du leadership de Pravind Jugnauth serait également apparente dans son incapacité à s?imposer face à son partenaire au pouvoir. La perception est que depuis qu?il a pris les rênes du MSM, le MMM ne fait que consolider sa présence. Toutes les organisations parapubliques sont dominées par des mauves. Y compris celles qui sont sous la tutelle MSM. De fait, Pravind Jugnauth aurait laissé s?accentuer le déséquilibre en faveur de son allié.
La conséquence directe de cet accaparement se fait sentir sur l?emploi. « Les partisans du MSM sont restés sur la touche », explique un autre proche de Bachoo. Ce dernier aurait lutté contre cela. Mais cela ne lui a valu que d?être exclu du parti.
« Nous avons attiré l?attention de Jugnauth à maintes reprises sur le malaise qui gagne notre électorat. Nous lui avons fait comprendre qu?il devra s?attaquer au bread and butter issues, qui est la préoccupation principale d?une bonne frange de la population rurale. Les gens ont du mal à joindre les deux bouts. Ils sont terrassés par le chômage. Dans cette conjoncture, ne fallait-il pas prioritairement soulager la population plutôt que de s?engager dans des projets de prestige? » s?interroge-t-on dans le milieu des dissidents.
Malaise ou griefs, Pravind Jugnauth n?a pas l?air de savoir de quoi on parle. Sans doute veut-il garder la tête haute. La réunion du bureau politique jeudi dernier, que les uns et les autres gardent secrète, avait tout l?air d?une mise au point. Suffira-t-elle pour sauver le MSM ?
Au coeur de la rupture, il y a un problème Bachoo-Jugnauth. Le politicien expérimenté a du mal à se plier au leadership du jeune Jugnauth.
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