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Les imbéciles de Bérenger
Ce n?est pas la peine de chercher plus loin : c?est une banale histoire d?opportunisme politique. Anil Bachoo a quitté le navire MSM parce qu?il craint le naufrage électoral, en particulier sur les mers démontées des régions rurales. L?ancien ministre est resté un être fragile ; il est essentiellement un politicien de proximité, ancré dans un milieu propre, plus proche du Parti travailliste que de tout autre formation. Il s?en va parce qu?il pense que les travaillistes vont remporter les prochaines élections et que le MSM sera le grand perdant de la joute. Et puis, si c?est un guru qui le dit?
Les raisons officielles avancées par Bachoo masquent à peine d?ailleurs sa véritable pensée. On comprend bien qu?il réagit au fait qu?une large fraction de l?électorat rural, que le MSM dispute au Labour, semble déterminée à vouloir barrer la route à un Paul Bérenger toujours aussi mal aimé malgré tous ses efforts de séduction. Bachoo n?a pas voulu gérer le risque d?une distanciation émotionnelle avec son milieu naturel. Plutôt qu?une fracture culturelle avec son électorat historique, il a préféré une rupture politique. Il espère ainsi sauver sa peau électorale et sauvegarder son destin politique.
Il est probable que Bachoo espère la reconnaissance d?un Parti travailliste satisfait de la déstabilisation qui mine le MSM, mais il ne peut rien exiger pour autant. Même si sa défection renforce le flanc de l?Est électoral des rouges, son apport est plus de l?ordre psychologique que populaire. Bachoo laboure le même vivier électoral que Ramgoolam ; les travaillistes n?ont pas vraiment besoin de lui.
En revanche, son départ, quoi qu?en disent les leaders de l?alliance MSM-MMM, handicape fortement la majorité, et plus particulièrement Pravind Jugnauth. La campagne que déclenche Bachoo, et qui tente de faire passer Pravind Jugnauth pour un leader faible totalement inféodé à Paul Bérenger, fera mal. Dans cette crise, sur le principe, c?est sans doute le leader du MSM qui a la posture la plus honorable mais c?est lui qui risque, dans un premier temps, d?en subir les contrecoups.
Pravind Jugnauth ? le temps dira si cela relève d?une conviction profonde ou, là aussi, de l?opportunisme ? n?a pas souhaité faire de son parti un mouvement essentiellement sectaire. Paniqué depuis la défaite pourtant prévisible et explicable de Piton-Rivière-du-Rempart, Anil Bachoo n?a eu de cesse de postuler que le MSM n?a pas à vouloir se présenter comme un parti qui a vocation à s?ouvrir à l?ensemble de l?électorat. Pour contrer les travaillistes en milieu rural, il fallait un MSM résolument « hindouiste ». Pravind Jugnauth n?a pas soutenu cette stratégie, Bachoo s?est retourné contre lui, estimant qu?il mène son parti à l?échec. Tout le reste est rationalisation.
Il est trop tôt pour mesurer toutes les conséquences de la crise, d?autant plus qu?elle n?a pas encore dévoilé ses ramifications. Mais il est évident qu?elle va amplifier la perception toujours dominante que c?est l?opposition qui a le vent en poupe. Ce sentiment s?appuie sur le fait que jusqu?ici, l?alliance MSM-MMM considérait pouvoir faire bonne figure dans les circonscriptions de l?Est grâce notamment à l?emprise électorale de Bachoo dans la région. La donne est maintenant bouleversée.
Quant au Parti travailliste, s?il se réjouit, il n?est pas sûr que l?affaire tourne nettement à son avantage. Un excès de confiance pousse Navin Ramgoolam et ses lieutenants à considérer que la victoire est déjà acquise alors que sa stratégie électorale apparaît courte et légère. A moins d?un élargissement de son électorat et d?une configuration plus équilibrée de ses soutiens, au plan des circonscriptions, Navin Ramgoolam n?est pas encore à l?abri de quelques perplexités. Et en milieu rural, l?alliance MSM-MMM compte, notamment dans l?Ouest et le Sud, un soutien traditionnel qui peut encore se manifester.
Tout, dans une campagne électorale, n?est pas limité aux seules considérations irrationnelles et émotionnelles. Une question centrale continue à miner une fraction considérable de l?électorat. S?il est vrai que l?alliance MSM-MMM a pu décevoir, que les promesses parfois exorbitantes du Premier ministre n?ont pas toutes été tenues, rien ne démontre qu?un gouvernement travailliste, en la circonstance, aurait fait mieux. On sait même que, sur bien des tableaux, il aurait été impossible de faire autrement.
On le sait si bien dans les états-majors politiques que l?électorat ne doit pas être dupe de ce qui pourrait bien se dérouler au lendemain des prochaines élections. Tous les partis ont peur de la victoire. Et personne n?exclut personne. A vrai dire, c?est un débat qu?il faut peut-être lancer. Seul un gouvernement fort, soutenu par une forte majorité de la population, libre de ses initiatives, libéré de l?influence des corporatismes et des lobbies, sera en mesure d?affronter les années difficiles de réajustement structurel qui s?annoncent.
Les dirigeants politiques le savent mais ne le disent pas à leurs électeurs. Il n?y a pas un dirigeant à ne pas avouer, en privé, que ce pays est ingouvernable. La faiblesse politique personnelle de Paul Bérenger, sa fragilité, la nature des inimitiés qu?il suscite, ont mis en évidence la difficulté à gérer cet électorat frivole, indiscipliné et égoïste.
Ramgoolam demain sera à peine mieux traité, surtout s?il se montre souple et accommodant. S?il gagne, il le sera forcément, avec un Bérenger passé dans l?opposition. Si Bérenger gagne, il le sera également avec une partie importante de l?électorat dans l?opposition.
Voilà à quoi finalement se résume le jeu. Changer de gouvernement tous les cinq ans et, entre-temps, caresser le plus possible, le plus longtemps possible. Je ne vois pas en quoi ce système sert les intérêts véritables du pays. Il profite aux politiciens qui s?installent à tour de rôle aux commandes, mais il limite l?action de longue haleine qui seule permet les transformations durables. Il incite de fausses divisions, il crée de faux conflits, il produit l?illusion démocratique. L?illusion tout court : après avoir confié, des années durant, à Bachoo le superministère des Infrastructures publiques, le Premier ministre nous apprend aujourd?hui qu?il avait confié à un imbécile de gérer nos affaires. Pour Bérenger, les éternels imbéciles, c?est nous. Et s?il avait raison ?
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