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Aux origines du carnaval brésilien
Rio, Bahia, Recife : voici le triangle d?or des carnavals brésiliens, et voici venir le temps du choix de Mardi gras. Les défilés-concours multicolores, riches, menés par les grandes écoles de samba (en moyenne quatre mille participants chacune dont une bateria - la section rythmique - de près de deux cents tambourinaires), sont réservés à Rio, l?ancienne capitale impériale.
Il faut louer sa place sur le Sambodrômo, les gradins qui longent l?avenue Maques do Sapucai, en centre-ville.
Mais une semaine avant le début des festivités, tout le monde est aux ensaios, les répétitions générales, surchauffées, abordables néanmoins, belle occasion de voir de près de formidables danseurs de samba, déshabillés parfois, dignes toujours, rieurs et doués.
A Salvador de Bahia, c?est le trio Electrico, gros camion chargé d?orchestres, qui mène la danse. Des centaines de milliers de fêtards suivent les stars de la chanson, infatigables, de Gilberto Gil, le ministre de la culture de Lula, à Ivette Sangalo ou Daniela Mercuri, reines incontestées de l?axé-music (musique populaire bahianaise très dansante), perchés sur ces quinze tonnes couverts de graffitis.
Les étrangers peuvent acquérir un droit d?entrée et de costume à Mangueira ou Portela par exemple, les deux nec plus ultra des écoles de samba cariocas. Ils peuvent aussi, pourquoi pas, imiter le plasticien Matthew Barney, époux de Björk, créateur d?un char électrique conceptuel pour le carnaval 2003 qui fut animé par son ami guitariste new-yorkais Arto Lindsay, pendant que madame prenait l?air conditionné dans une loge.
A Recife, plus au nord, tout est mélangé, et très informel. Aucun cordon de sécurité autour du Galo da Madrugada - le coq du petit matin.
Quand la marionnette montre le bout de son bec vers midi, sous le cagnard, un million d?amateurs de bains de foule, au sens propre, l?encerclent en chantant. Il y a quelques places à louer dans les camarotes (les loges, des gradins à chaud et froid - soleil devant, air conditionné derrière).
Partout, le carnaval commence le vendredi et se termine, en principe, le mercredi des Cendres. Mais les garçons de café, les policiers, tout le petit peuple travailleur, frustré de ne pouvoir en profiter, a créé des blocos (des groupes qui défilent) les mercredi et jeudi, afin d?enchaîner avec le week-end et d?être fin prêt pour le carême après une semaine de festivités.
A quelques kilomètres de Recife, la ville coloniale d?Olinda, perchée sur une colline face à la mer, ne permet pas le passage des chars en question. Ruelles, site historique, tout entraîne à la marche à pied en suivant au hasard de leur sortie les orchestres de frevo - des fanfares - et des marionnettes géantes, spécialités du cru. Olinda reste l?un des carnavals les plus cotés du Brésil.
Dans la campagne nordestine proche de la côte, les coupeurs de canne à sucre ne sont pas en reste et les engenhos, les domaines sucriers, de vibrer de mille et un préparatifs, avec costumes royaux ressortant des malles comme dans les faubourgs de Rio.
Ici, comme à Trinidad, à La Havane, à Fort-de-France, à Haïti ou à La Nouvelle-Orléans, le carnaval est l?occasion de dévoiler les mécanismes animistes qui ont présidé à la célébration païenne de ce rite né en chrétienté. Pour Mardi gras, les esclaves étaient autorisés à jouer des tambours, à défiler, et ils en profitaient, costumés, pour reconstruire l?ordre social africain avec rois, reines, danseurs et féticheurs.
<B>LES MÉTIS INDIENS ET NOIRS</B>
Au Brésil, le pays du bois de braise ou bois de Pernambouc, vivaient des Indiens. Arrivèrent des Portugais, des Juifs - la première synagogue latino-américaine se trouve à Recife -, des Hollandais, des Africains.
Danse, rituel, rythme très syncopé et rapide : le maracatu nordestin est né de ces mélanges. Ainsi le maracatu naçao (nation) célèbre le couronnement des rois du Congo, tandis que le maracatu rural part sur les sentiers indigènes.
D?Alagoas (capitale Maceio) au Ceara (capitale Fortaleza) et au Maranhao (Sao Luis), le carnaval révèle le monde à part des caboclos - les métis indiens et noirs -, très présents dans le candomblé sous le nom de caboclinhos, petits génies et divinités multiples qui viennent enrichir ou perturber l?univers syncrétique du vaudou brésilien.
Vêtus de plumes, d?habits brodés, portant arcs et flèches, les caboclos incarnent des divinités panthéistes, et l?héritage Tupi-Guarani.
A Mardi gras, Olinda abrite la plus grande concentration de ces groupes de caboclos, partis au petit matin des plantations et des bourgades agricoles, regroupés chez Mestre Salustiano, joueur de rabeca, sorte de violon basique, et sommité en matière de rituels de maracatu rural.
Les tenants du métissage indigène circulent en autobus de location, chers pour leur bourse, parcourant jusqu?à la nuit la campagne environnante, descendant dans le moindre bourg pour y danser, d?un pas plutôt guerrier - les premières traces de caboclos datent du milieu du XVIIIe siècle ; les premières études des folkloristes sont faites un siècle plus tard.
Après quelques heures passées, le lundi de carnaval, à boire de la bière et à manger du cabri en fricassée dans le patio de Salustiano, à Cidade Tabajara, et une fois renseigné sur leur itinéraire, il n?y aura qu?à les suivre en voiture et guetter le son des gonguês, les grosses cloches métalliques, des sifflets et des maracas taillés dans la noix de coco, au coin d?un champ de cannes. Sans presse ni foule.
Et ils sont magnifiques, illuminés, ces caboclos de lança, avec leurs lances de deux mètres, avec leurs chapeaux dégoulinant de raphia, de bandes multicolores de cellophane, leurs drapeaux brodés d?or, leurs habits cousus de perles et de lentejoulas -sorte de sequins, jusqu?à vingt mille sur un costume -, maquillés, peints comme des sauvages, flèches, haches de bois ou de carton brandis dans des simulacres savants de batailles avec l?ennemi.
Les autres, les caboclos de pena, de plumes, portent des coiffes démesurées en plumes de paon. Il y a des dames en robes, des jeunes filles lianes, des caciques autoritaires.
On s?en délectera comme des défilés de papangus, ces jeunes gens masqués des pieds à la tête, qui sortent à l?aube, dans les senteurs de pain frais, de café et de fromage fondu. Le carnaval est ici lié à la terre, il est sorti de son urbanité turbulente, historiquement contradictoire.
<B>2004 Le Monde-Distribué par The New York Times Syndicate par Véronique MORTAIGNE</B>
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