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Quand l?analyse déraille
Antoine Compagnon écrivait que ?les études littéraires ont cet avantage sur la recherche philosophique, historique ou linguistique qu?on y est d?autant plus libre que l?on ne sait définir ni la littérature ni la critique.?
Sans doute, est-ce parce que nombreux sont ceux qui confondent encore la libre interprétation textuelle et la conviction qu?on peut tout dire sous prétexte d?originalité. Aisée, parfois même trop, l?analyse littéraire déraille à bien des égards !
Et c?est à ce titre que nous nous permettons de nous arrêter sur l?article de Vijayen Valaydon, ?l?évolution de la représentation de l?espace romanesque?, paru dans le magazine Italiques nos. 9-10, l?île Maurice des écrivains et des artistes, lancé récemment (voir l?express du 6 décembre, 2004).
Rappelons-nous que l?auteur de l?article a choisi, pour illustrer son argumentation, de commencer par une étude analogique entre deux ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre : Voyage à l?Isle de France, et Paul et Virginie.
La logique de Vijayen Valaydon est la suivante : parce que le paysage de l?île Maurice dans Paul et Virginie n?est pas dans ?un état aussi sauvage? que celui décrit dans Voyage à l?Isle de France, il trouve que Bernardin de Saint-Pierre a ?délibérément modifié sa façon de présenter l?espace? de sorte que ?la description dans chacun des deux ouvrages est différente alors qu?il s?agit d?un même lieu?. Il trouve ce constat ?frappant?.
Ce qui est frappant pour nous, c?est qu?il tire une conclusion en tentant de comparer l?incomparable. Voyage à l?Isle de France appartient à la littérature des voyages. C?est sa fonction de transcrire le réel avec fidélité qui construit le journal. L?objectif de son auteur est de recueillir des informations à partir de ses observations en vue d?ériger un système de défense pour l?île. Il ne s?agit guère d?un roman, combien même hésite Bernardin de Saint-Pierre entre la constitution d?un savoir positif et l?abandon à la sensualité.
En revanche, Paul et Virginie est bien un roman utopiste, une histoire inventée et construite sur fond réel, une fiction littéraire. Et la fiction par définition est mensonge. Il n?y a aucune nécessité dans ce cas précis d?obéir à la transcription exacte des faits. Entre les deux ouvrages, il n?y a aucune modification dans la représentation de l?espace. Ce ne sont que deux manières différentes (deux genres littéraires différents) de transposer le réel. Entre les deux, toute comparaison, dans ce contexte d?approche analytique, est risquée sinon contredite, voire égarement.
?Egarement?, tel est peut-être le nom qui définit la voie dans laquelle Vijayen Valaydon engage son analyse. En proposant de ?voir comment l?espace local a vu son traitement évoluer dans la littérature mauricienne?, il choisit de commencer son analyse par ?l?ouvrage incontournable de Bernardin de Saint-Pierre?, c?est-à-dire Paul et Virginie. Il est certainement vrai, comme il l?écrit, que ?la distinction est faite entre l?espace rural et l?espace urbain dans les romans mauriciens (c?est nous qui soulignons) et ce déjà à l?époque de Paul et Virginie.?
Seulement voilà, jusqu?à preuve du contraire, Bernardin de Saint-Pierre, né au Havre, malgré ses dix années passées sur l?île et ses écrits sur elle, n?a jamais été répertorié parmi les écrivains mauriciens. Ni Voyage à l?Isle de France, ni Paul et Virginie, n?appartiennent à ?la littérature mauricienne d?expression française? comme Valaydon le laisse entendre dans son analyse.
Souvenons-nous que nombreuses sont les pièces de théâtre de Shakespeare qui ont pour décor une ville italienne. Plus de quatre siècles après, aucune d?elles n?a acquis la nationalité italienne. Encore moins Shakespeare lui-même !
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