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Jean Claude de l?Estrac,sens et non-sens de l?histoire

14 novembre 2004, 20:00

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Dorénavant, nous ne chercherons plus le sens propre de nos origines mauriciennes sans puiser à pleines mains, dans ce réservoir de mémoire qu?est Mauriciens, enfants de mille races de Jean Claude de l?Estrac, lancé la semaine dernière. Les données à valeur historique y sont renouvelées et l?histoire vulgarisée pour être accessible au grand public.

?Au commencement est une île où poussent palmiers et ébéniers??. À travers ce début évangélique pour la genèse d?une nation, l?auteur, cherchant à saisir dans toute son intégralité l?histoire d?un peuplement afin de tout comprendre et de tout faire comprendre aux autres, remonte jusqu?à 1502 - date qui correspond à la première identité arabe de l?île, appelée alors Dina Mozare ou Diva Mashriq. De l?arrivée des premiers matelots portugais, foulant le sol de l?île en 1507 et laissant derrière eux porcs, cabris, b?ufs et singes, à l?arrivée des Anglais en 1810, l?histoire est racontée avec un souci de détails et d?exactitude, respectant la chronologie avec, de temps à autre, des retours en arrière pour mieux ramener les faits sous un autre angle, sous un autre titre.

À travers onze chapitres et presque deux cent cinquante pages, l?auteur retrace avec efficacité et dextérité trois siècles d?événements, expliquant au passage la naissance d?une colonie comme celle des communautés, rendant aux descendants d?esclaves leur passé d?Afrique, aux premiers ouvriers français leur identité d?engagé et construisant tout un discours où le terme ?race? prend sa valeur métonymique.

Commencé il y a de cela dix-huit ans, ce premier tome, préfacé par Edouard Maunick, d?une trilogie à paraître, n?aurait certainement pas encore vu le jour si, de surcroît, son auteur n?avait pu y injecter la dose indispensable, non point d?une quelconque originalité fictionnelle, mais celle d?une historicité toute particulière, attestée ici par la richesse des sources citées.

Non seulement cette dernière parution vient éclairer notre passé de la manière la plus historicisante (ce qui ne déjoue en aucune manière l?entreprise authentique de nos historiens, confirmés ou pas), mais en faisant une profonde incursion dans ce bloc monolithique de l?Histoire de l?île Maurice, elle nous apporte un bol d?air frais par cette nouveauté intérieure ? la part essentielle même qui donne à ce livre-document sa raison d?être parmi la panoplie des parfaits titres (sans ironie) qui ornent déjà les rayons de nos librairies et bibliothèques.

Sans doute, est-ce dans ce renouvellement des particules, non moins élémentaires, de l?histoire, qu?il faut voir la réalisation de l?objectif visé ? Dans son avant-propos, l?auteur ne laisse-t-il pas entendre clairement qu?il apportera une ?nouvelle contribution à la compréhension de l?histoire du peuplement de Maurice? ? Projet ambitieux certes, mais, qui plus est, s?accompagne d?une volonté généreuse ou d?une générosité volontaire ? c?est selon ? qui consiste à ?restituer à chacun des auteurs de la société mauricienne la part qui lui est propre.?

Projet ambitieux

Sillonnant à travers archives, documents, ouvrages et témoignages, notre historien s?est lancé à la recherche des faits historiques, volontairement camouflés ou subrepticement ignorés, mais néanmoins susceptibles de prouver, même si telle n?est pas son intention initiale, que la population mauricienne est bien née d?un ?brassage de toutes les races.? Bravant les préjugés par-ci, brisant les mythes par-là, Jean Claude de l?Estrac, déconstruit alors l?histoire pour mieux la reconstruire, la débarrassant de ses opinions préconçues pour ?faire la pleine lumière sur tous les coins et recoins du passé sélectif ? et dévoilant par-là même combien les relations secrètes entre hommes blancs et esclaves noires ou femmes indiennes libres étaient bien monnaie courante.

Synthèse déroutante pour certains, troublante pour d?autres. Mais dans tous les cas, après avoir lu Mauriciens, enfants de mille races, soyez-en certains, vous ne verrez plus votre voisin avec le même regard. Et mieux encore, les tenants de la race pure auront du mal à se reconnaître dans le miroir ! Exit l?idée de la pureté raciale, volées en mille éclats les appartenances singulières au sein d?une nation à caractère pluriculturel ! L?heure est à la reconnaissance d?un peuple issu d?un brassage ethnique et culturel. Tel fut le mode de peuplement de l?Ile Maurice, il y a de cela plus de trois siècles, commencé à un carrefour entre l?Orient et l?Occident.

À n?en point douter, Mauriciens, enfants de mille races, est une ?uvre qui se veut être un miroir concave qui enflammerait l?ethnocentrisme de bien de projets, à moins de préférer l?ombre à la clarté de l?anthropologie sociale et culturelle qu?elle nous offre avec tant de générosité dans ce premier tome ? promesse partiellement tenue d?un projet ambitieux, en attendant l?arrivée des deux autres tomes.

Projet peut-être même trop ambitieux pour quelqu?un qui est demeuré, comme il l?avoue, ?étudiant en histoire, mais à temps partiel.? Trop occupé sans doute ailleurs à faire l?histoire lui-même ou tout simplement submergé par la lourde responsabilité que lui impose le poste de rédacteur-en-chef au quotidien l?express, voguant entre les traditionnels briefings matinaux et les multiples tâches du bureau et ses rendez-vous et certes une vie familiale trop souvent sacrifiée. Très ambitieux aussi comme le dévoile cette volonté de ?réunir dans le même livre tous ceux qui, au fil des ans, sont venus de gré ou de force participer à la création de ce qui est devenu la nation mauricienne.?

Enfin gageons que cette nouveauté intérieure, qui fait l?originalité de l??uvre, avait-elle coïncidé avec une extrême rigueur sur la forme aurait atteint ?le point de perfection? gidien. (À ce sujet, voir billet : document historique et scientificité).

<I>?Bravant les préjugés par-ci, brisant les mythes par-là, l?historien déconstruitl?histoire pour mieux la reconstruire, la débarrassant de ses préjugés...? </I>

<I>(Jean Claude de l?Estrac, Mauriciens, enfants de mille races, disponible en librairie à Rs 400.) <I>

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