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Quelle grâce pour Chetty ?
Antoine Chetty a bien mené sa barque dans les eaux troubles de l?affaire Vinay Deelchand. Ses premières révélations auront servi à faire libérer sa compagne, Anju Lallah, arrêtée avec lui pour vente de drogue. C?est sa peau qu?il veut maintenant sauver. Il a aguiché la police sur des affaires non élucidées dont il détiendrait la clé.
Parviendra-t-il à faire pencher la balance en sa faveur ? Les analyses des avocats et des policiers laissent entrevoir que le présumé tueur à gages a des chances de réussir son coup. Entre autres parce que la décision repose exclusivement sur la conscience du Directeur des poursuites publiques et qu?il n?a pas à justifier ses choix.
Au crédit de l?ancien garde du corps du notaire : les onze délits avoués et les détails qu?il a fournis durant ces sept derniers mois ont tous été vérifiés par la police. Cette semaine encore, la police a accordé un autre bonus à Antoine Chetty en allant de l?avant avec les soupçons contre Dev Hurnam, que le prisonnier allègue avoir été approché pour des agressions contre des personnalités. Dans l?enquête préliminaire sur l?affaire Hurnam qui débute le 8 novembre devant la cour de district de Port-Louis, les accusations contre Antoine Chetty seront rayées, afin qu?il puisse être assigné comme témoin.
C?est fort des preuves de crédibilité que le prisonnier tente d?acheter son immunité. En contrepartie, des révélations sur des décès suspects qui seraient des assassinats maquillés en suicides et en disparitions inexpliquées. Antoine Chetty aurait ainsi des choses à dire sur l?empoisonnement au cyanure de l?agent travailliste Rajeshwar Indur, la double disparition de Pomponnette, la mort des amants de Bassin-Blanc, ainsi que sur les disparitions d?Ismaël Dobah et du garçonnet Akmez Aumeer, selon son entourage.
Dans une correspondance adressée au DPP vendredi, il demande, à travers ses avocats, Mes Samad Golamaully et Rama Valayden, l?immunité dans les onze cas évoqués jusqu?à présent et les autres cas qu?il veut aborder. S?il parle sur ces cas et est reconnu coupable d?assassinat, il risque au pire quarante années derrière les barreaux.
Des pouvoirs discrétionnaires étendus
L?immunité, qu?est-ce que c?est ? Elle n?existe pas dans la jurisprudence mauricienne. « L?offre de l?immunité n?est pas spécifiée dans la loi, mais sous la Constitution, le DPP a d'énormes pouvoirs de poursuivre ou de ne pas poursuivre. Se basant sur ces dispositions, choisir de ne pas poursuivre un accusé équivaut à une forme d?immunité », explique Rex Stephen, ancien magistrat qui exerce au barreau.
C?est de l?article 72 de la Constitution que le DPP puise ses pouvoirs discrétionnaires. Ils lui permettent de mettre un terme à des poursuites, même lorsqu?il s?agit des Private Prosecutions, sans devoir la moindre explication à qui que ce soit. Le DPP peut, y lit-on, « discontinue at any stage before judgement is delivered in any such criminal proceedings instituted or undertaken by himself or any other person or authority ».
Il lui est ainsi possible d?amnistier un homme si cela peut aider le pays à démanteler un réseau mafieux. Le cas le plus connu est celui de Raffick Peerbaccus. Il a bénéficié de ce privilège contre des témoignages qui ont permis de mettre au pas des barons de la drogue dans les années 80. C?est ce que cherche aussi Antoine Chetty.
Compenser les repentis
La radiation des charges, une condamnation avec une peine réduite, voire la grâce présidentielle, mais qu?espère-t-il au juste ? Son avocat, Rama Valayden, vise bien sûr le meilleur et estime que tout est possible. « Il n?y a pas de hard and fast rule. Il y a différentes façons de traiter cette affaire. La personne plaide coupable et est condamnée pour un délit de moindre gravité et elle est appelée comme témoin », explique Jean Yip Tong, ancien Sollicitor General. « C'est au cas par cas », poursuit Me Yip Tong. « La demande de Chetty peut être considérée d?autant plus qu?il n?a pas d?antécédent judiciaire. Il se peut qu?il ait avoué des crimes mais il n?est pas fiché comme un habitual criminal », renchérit Me Kishore Pertab.
Ces avocats, sans toujours le dire, semblent adopter la position suivante : l?État doit décider s?il veut élucider un crime ou pas. Pour Rama Valayden, l?avocat d?Antoine Chetty, il « doit » compenser dans une certaine mesure les repentis. Mais l?État doit surtout savoir si c?est le seul moyen dont il dispose pour parvenir à résoudre ces affaires. « Si Chetty peut aider la justice à élucider certains crimes, il faut l?écouter. La police a peut-être enquêté mais sans preuves elle n?a rien », ajoute Kishore Pertab. Il insiste cependant qu?une demande d?immunité doit être négociée dans la discrétion. « La demande ne doit pas être médiatisée. Il faut savoir quelle est la meilleure option. »
La police, que l?on devine pressurisée du fait du non aboutissement des enquêtes citées plus haut, devrait logiquement être tentée par ces négociations. Les avis cependant divergent. Deux anciens directeurs du Central CID sont unanimes : un criminel doit payer pour ses torts.
« Les délits dans lesquels il est impliqué sont très graves. Il y a trafic de drogue et tentatives d?assassinat. C?est bon pour la société qu?il soit revenu à de meilleurs sentiments, mais on ne peut pas le gracier pour autant », déclare le premier. « Il est en train de mener la police par le bout du nez. Kuma dire akot linn tann enn bout li pe larg enn bout? Je reconnais qu?il a fait des révélations dans certains cas mais on ne peut marchander. Pourquoi n?a-t-il pas tout dit au départ ? Les temps ont changé, s?il est reconnu coupable, ce n?est pas la mort qui l?attend, mais il doit payer pour ses crimes », déclare le second.
Mais pour d?autres, il faut y aller mollo car Antoine Chetty peut aider dans le combat contre le crime organisé. En tant qu?ancien homme de main, il en sait peut-être long sur le fonctionnement des réseaux mafieux et les autres tueurs à gages.
Un récent cas donne à penser que le DPP pourrait ne pas être capable de cette clémence. Kadhafi Oozeer a bien aidé la police à démanteler l?escadron de la mort et à voir plus clair dans le triple assassinat de la rue Gorah-Issac, mais il n?a pas bénéficié pour autant d?une immunité.
En attendant la décision du DPP, Antoine Chetty semble du fond de sa cellule tirer les ficelles du jeu.
Une situation qui irrite. D?autant plus que tout ce qu?il a dit jusqu?à présent, il l?a fait en prenant soin de ne pas trop se mouiller?
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