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Une experte à contre-courant

29 octobre 2004, 20:00

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L’inclination de Margaret pour les chiffres vient de son environnement familial puisque ses parents possédaient une quincaillerie à Centre-de-Flacq. C’est dans cette ambiance commerciale qu’elle fait ses premiers pas.

Etant l’aînée des six enfants Tsang Man Pun, il est normal qu’en rentrant de l’école primaire de Riche-Mare, elle se rende directement dans le commerce pour aider. Il en est ainsi tous les jours que Dieu donne et même la veille des examens de cycle primaire.

Margaret, portée pour les études, obtient la petite bourse. Elle doit choisir entre le Couvent de Lorette de Port-Louis et le Queen-Elisabeth College. Comme ce dernier dispose d’une piscine, son père estime qu’elle risque de se laisser distraire de ses études et décide pour elle. Ce sera donc le Couvent de Lorette de Port-Louis.

Mais même s’il est «de la vieille école», précise Margaret, il a une approche avant-gardiste pour l’époque. En effet, il possède une maison à Port-Louis qu’il loue à une famille mais il autorise Margaret et ses frères et sœurs à occuper deux pièces de la maison en semaine pour qu’ils puissent poursuivre leur scolarité en ville.

«On ne rentrait à Centre-de-Flacq qu’en week-end. A Port-Louis, nous devions nous organiser pour tout et même pour la cuisine. Cela m’a permis d’être autonome.» Jusqu’en Form V, Margaret étudie les matières générales. Mais en Form VI, elle ne sait quoi choisir. Elle opte finalement pour les sujets dits modernes, c‘est-à-dire les sciences qui viennent d’être introduits dans le programme d’études.

Elle est curieuse, d’autant plus qu’on dit d’eux qu’ils sont ardus et que seules les personnes douées pour les chiffres parviendront à les maîtriser. «J’ai toujours voulu me démarquer des autres et faire les choses différemment. Pas par vantardise mais pour ne pas être comme tout le monde. Un peu comme mon père, je suppose.»

DES DEMI-DIEUX

Margaret étudie donc les mathématiques, la chimie et la physique au Couvent de Lorette de Quatre-Bornes. Elle trouve que, contrairement aux on-dit, ce n’est vraiment pas la mer à boire. Elle se classe parmi les meilleures aux examens du Higher School Certificate.

Au lieu de faire comme toutes les filles de son âge qui se fiancent ou qui se marient après le collège, elle se prend à rêver de devenir une professionnelle. Mais pour cela, il lui faut une formation. Elle veut aller étudier en Grande Bretagne.

Si elle opte pour la comptabilité comme matière de spécialisation, c’est encore pour se démarquer des autres. «Il n’y avait pas beaucoup de comptables filles à l’époque. Ceux et celles qui étaient en place étaient considérés comme des demi-dieux. Je voulais être une des leurs. Ce qui m’a davantage motivée, c’est le fait d’entendre dire que c’était une matière difficile.»

Son père insiste toutefois pour qu’elle travaille au préalable à Maurice comme clerc de comptabilité pendant un an. Elle prend donc de l’emploi dans un des bureaux de comptabilité des frères Fon Sing. Les comptes lui paraissent un jeu d’enfant. De plus, elle est fascinée par les auditeurs qu’elle côtoie. «J’étais baba devant leur autorité à venir demander des explications et fouiller dans les livres de comptes. C’était fascinant. Cela m’a confortée dans ma décision de devenir expert comptable.»

Craignant qu’elle n’atteigne pas cet objectif, son père l’incite à d’abord entamer une licence en business au City of London University. Margaret s’envole pour la Grande Bretagne. Outre la comptabilité, elle est captivée par l’économie et la gestion. Avec ses amis étudiants, elle décide de faire mentir le dicton qui veut que les comptables sont des gens ennuyeux à en mourir.

Pour sa licence, elle accomplit sa pratique au sein d’une firme de comptabilité et dans un grand magasin. Avec l’argent économisé, elle voyage. Elle se rend en Europe et même aux Etats-Unis.

Les firmes de comptabilité ont la particularité d’aller dénicher leurs futurs experts-comptables dans les universités. Ils ne dérogent pas à cette pratique au City of London University. Margaret fait une application auprès d’une seule firme mais non des moindres : la Ernst and Whinney, qui deviendra plus tard la Ernst and Young. Sa candidature est acceptée.

Elle reste trois ans au sein de cette firme, travaillant et étudiant pour passer ses examens d’expert-comptable qu’elle réussit avec brio. Voulant pénétrer le monde de la finance, en ce temps-là essentiellement masculin, elle se spécialise dans les assurances chez la Llyods of London. Toujours dans le but de ne pas se conformer à la norme.

Cette compagnie assure surtout les technologies de pointe et le gotha artistique international. Et bien qu’elle évolue dans un univers masculin, à aucun moment elle ne fait l’objet de discrimination. Elle est ravie d’être traitée en professionnelle.

Margaret passe dix ans à Londres mais elle revient régulièrement en vacances à Maurice. Elle prend une décision définitive à propos de son avenir quand elle se demande si l’heure n’est pas venue pour elle de poser définitivement ses bagages quelque part.

Elle se rend compte alors que ses racines sont à Maurice, que ses parents se font vieux et qu’elle ne veut pas vieillir en Grande Bretagne. «On a beau avoir de l’argent et des amis à Londres mais on y vieillit seul. Et puis, après dix ans, j’ai estimé que j’avais assez semé mes white oats là-bas», ajoute-t-elle en s’esclaffant.

PLAN MODIFIÉ

Lors de vacances au pays natal, Margaret se laisse tenter par un poste de consultant chez De Chazal Du Mée qui vient juste de démarrer. Elle forme aussi les cadres étrangers aux normes comptables dans le département de formation. Alors qu’elle commence à trouver ses marques à Maurice, elle rencontre Bernard Wong Ping Lun, expert-comptable à Kemp Chatteris. Ils se trouvent de nombreuses affinités, notamment la passion du squash. Quand il lui fait sa demande en mariage, Margaret accepte. Peu de temps après, son mari accepte le poste de directeur financier à l’hôtel St Géran.

Ils deviennent les parents de quatre enfants – David, 17 ans, Tanya, 16 ans, Vincent, 14 ans. Si elle avait vécu, Sara, leur petite dernière, aurait eu huit ans aujourd’hui. Pour Margaret et Bernard, cette disparition est un rude coup.

Cela incite la jeune femme à vouloir modifier son plan de carrière afin de consacrer un temps de qualité à ses enfants. C’est la raison qui la pousse à postuler comme chargée de cours en comptabilité et finances auprès de l’Université de Maurice où elle est acceptée.

Elle y est encore après 13 ans d’enseignement de comptabilité et de Financial reporting aux élèves de deuxième année en Bachelor of Sciences in Accounting and Finance, de même que la finance internationale aux élèves de troisième année en Bachelor of Sciences en Finance avec le droit et Bachelor of Sciences en Accounting and Finance.

Sa plus grande satisfaction est de voir ses élèves occuper des postes importants dans des institutions bancaires du pays et dans le secteur off-shore. Sur les dix chargés de cours affectés dans le département où elle travaille à l’université, trois sont d’anciens élèves à elle. Elle n’est pas peu fière également qu’une de ses élèves, Banita Kissoondoyal, ait récemment obtenu son doctorat en finance en Australie.

SUR LES DOIGTS DE LA MAIN

L’approche pédagogique de Margaret est loin d’être livresque. «Je dis toujours à mes élèves qu’il y a une multitude de comptables mais que les bons se comptent sur les doigts. Etre comptable, ce n’est pas posséder uniquement des qualifications. C’est aussi avoir une belle personnalité et de l’humanisme, interagir avec les autres et avoir l’esprit d’équipe, tenir compte de son environnement et faire la part des choses. C’est ce que j’essaie d’inculquer à mes élèves.» Elle est heureuse de voir qu’aujourd’hui, les trois quarts de ses élèves sont des filles alors qu’à ses débuts, c’était l’inverse.

C’est pour garder un pied dans le monde financier et mettre ses compétences au service du pays que Margaret accepte de siéger sur le Listing Committee de la Stock Exchange of Mauritius quand la Bourse est introduite à Maurice.

C’est dans le même esprit qu’elle accepte de représenter l’université sur le Mauritian Auditing and Accounting Standards Committee et plus récemment de siéger au sein du conseil d’administration de la Mauritius Commercial Bank (MCB).

«Cela fait plaisir de voir que même si je me suis mise en retrait puisque j’évolue surtout dans le monde académique, le monde financier pense encore à moi. Ce n’est qu’après avoir accepté de siéger sur le conseil d’administration de la MCB que j’ai réalisé que j’allais être la première femme dans cette instance. C’est un challenge et un moyen pour moi de mettre en place le code de Corporate governance dont je parle beaucoup dans mes cours.»

Pour se départir de son stress, Margaret pratique le yoga, réalise des patchworks et des travaux de frivolité. L’expert comptable n’a pas d’autres ambitions que de continuer à faire ce qu’elle fait.

«J’ai su faire la part des choses entre ma vie familiale et professionnelle. Je n’aurais pas voulu avoir de l’argent, être sur un piédestal et avoir négligé ma famille. Je suis contente d’être ce que je suis.» Après ça, qui osera encore dire que les femmes sont d’éternelles insatisfaites…

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