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Le sourire aux yeux et des bleus au c?ur
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Le sourire aux yeux et des bleus au c?ur
Le regard n?a pas changé. Dans les rues ou dans les bus, Lutchmee Robee ne sort jamais sans son sens du discernement. Partout, elle est sensible à ces coups d??il obliques qui s?attardent un peu trop sur sa différence. Qui glissent, mal à l?aise, le long de sa canne blanche pliable. Remontent jusqu?à ses orbites perturbés par la nature, dès la naissance. Car ses yeux voient autrement.
?Même quand les gens discutent par signe, je ne peux ne pas les voir, mais je sens qu?ils parlent de moi.? Tout sourire dans son uniforme bleu de réceptionniste de la Barclays Bank, Lutchmee est désarmante de simplicité. La voix joviale et le contact facile, elle coupe court à nos plus plates excuses pour avoir interrompu sa pause déjeuner. ?On peut manger à toute heure, mais je ne pourrais pas vous parler à n?importe quelle heure.?
Prévenue très peu de temps avant notre arrivée par Percy Laxade, responsable des ressources humaines, Lutchmee a eu la délicatesse de se remettre un peu de parfum. Le couloir gris et blanc du deuxième étage de la succursale rosehilienne de la Barclays Bank baigne dans l?ambiance fleurie et musquée de son eau de toilette. Un parfum de bonne humeur nous enveloppe quand résonne le rire communicatif de Lutchmee. A croire que celle qui répond aux appels téléphoniques des clients de la banque depuis 1989, mène une vie faite de sourire et de force tranquille.
Des jours couleur courage dont les teintes ont été mélangées. D?abord à l?école primaire Loïs Lagesse, puis au collège St Andrews, jusqu?en Form V. Avant que Lutchmee ne s?accroche à son premier job : réceptionniste à la Barclays Bank.
Elle n?ose pas quitter sa chaise
De son premier jour, elle garde le souvenir de sa maman venue l?accompagner jusqu?à la porte d?entrée. Des ?images? émues de Sanye, le planton qui lui fait visiter les lieux. Une première journée que Lutchmee passera sans oser quitter sa chaise de 10 heures à 14 heures, heure de fermeture.
?Je veux être plus forte que les tracas.? Rester solide même quand une langue acérée l?abreuve d?insultes pour l?avoir heurtée avec sa canne blanche. Un incident qui, même s?il remonte à quelques années, a profondément blessé Lutchmee.
Cet après-midi là, la sympathique réceptionniste quitte les locaux de la banque comme d?habitude. Elle est seule. Elle n?utilise sa canne que dans ces moments. Sans se presser, l?employée de banque traverse la Place Margéot en direction de l?arrêt de bus pour Vacoas. Chemin faisant, la canne blanche vient cogner contre une dame d?humeur grognonne. Un flot de grossièretés s?abat sur Lutchmee. Durant le trajet, elle a du mal à retenir ses larmes. Le chauffeur du bus, qui, à force de la véhiculer tous les jours à la même heure, a fini par la connaître, lui adresse des regards pleins de compassion. Mais il n?interviendra pas.
?Je n?ai pas compris le pourquoi d?une telle véhémence.? Une fois à l?abri du petit chez soi qu?elle partage depuis 14 ans avec Subash son mari, Lutchmee extériorise son incompréhension : elle ? pleure fort ?, avant de décharger son fardeau dans les oreilles d?une amie puis de son mari, quand il rentre du travail.
On ne commande pas les hazards
Le lendemain, Subash - qu?elle a rencontré ?tout naturellement? au Centre Loïs Lagesse ? vient la chercher. ?Il pensait qu?on allait retomber sur cette dame qui m?a injuriée.?
Mais on ne commande pas les hasards de la vie. Lutchmee cultive la force de son esprit. Soigne ses bleus à l?âme. Renforce un peu plus sa carapace. Cette façon toute particulière qu?elle a de faire confiance aux gens instinctivement. Cette manière attachante qu?elle a de les impliquer dans sa vie. D?appeler souvent la coiffeuse Pooja, pas pour prendre rendez-vous, mais pour prendre de ses nouvelles.
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